Mercredi 27 février
Avion a 11h…
Au moment où j’écris ces lignes, je suis dans le DC 3 Basler pour les connaisseurs, dans l’avion à skis pour les autres, et on vient de survoler la base.
Pas un souffle de vent. J’ai encore 8 tonnes de trucs à faire. Je ne vous ai pas dit mais depuis au moins 2 ou 3 jours, le camp de base est en deuil. La machine à café ne fera jamais son 10 000ème expresso. C’est donc dans un crapuleux Nescafé tiède avec un sucre que je tente de faire le point. Une liste. Comme ca on n’est plus dans une angoisse vague de « je n’y arriverai jamais » mais plutôt dans un stress bien matérialisé de «T’as aucune chance mais chiche ? ». Et alors, c’est déjà de la bonne liste. Interview d’Alain, time laps parce que ce serait dommage de ne pas cavaler aux 4 coins qui m’ont tant donné à voir et à en voir. Bin va falloir un deuxième Nescafé pourri parce qu’il y a un tome II à ma liste : faire tous mes sacs et vider la tente bureau. Démonter tout mon barda. Mais d’abord filmer. L’avion est à 11h.
A 8h 39, Alain me dit ok pour un rendez-vous dans 10 minutes là-haut… En attendant, je monte. Alors que je time laps en jetant un dernier regard même pas ému, plutôt vainqueur aux 3 petits trous dans le granit que Joffrey, le surfeur m’a gentiment percés le 6 janvier pour encrer les trois ongles de mon trépieds de caméra, j’entends hurler : « Binzamin, combien de temps vous avez encore ? ». C’est Marc Bedankt. Sa formulation laisse penser que si je filme, c’est que je n’ai rien à faire, non ? Boah, je ne lui en veux pas. Il a quand-même de la chance d’être loin… Il veut que je lui fasse quelques photos publicitaires pour sa boite. C’est d’ailleurs pour ca qu’il a placé un énorme drapeau sur la base histoire de bien me pourrir les angles de vues. « Benjamin ! » C’est Pascal, le big chief des Préfalux, « …tu peux nous prendre en photo sur le toit ? » OK, 2 options, soit, je les tue tous et j’entame ma liste, soit, je fais leur photos, ils sont contents et ils libèrent la base et j’entame ma liste. Bin ouais, j’ai plutôt fait ca…
Toujours pas d’Alain.
Putain mes sacs.
C’est trop beau. Il faut que je filme cette base depuis le bout du ridge. De là-bas, elle sera magnifique mais c’est loin. J’y vais. Je déteste avoir raison. Je veux dire, c’est loin. En même temps ca a des avantages parfois : Elle est magnifique. De là ou je suis les montagnes viennent se coller à elle et dégringolent entre ses jambes.
Je ne peux pas m’arrêter. Si je suis ici depuis 52 jours, c’est entre autre pour prendre ces images. Waouw. Ils l’ont fait ces fous.
Toujours pas d’Alain : J’attrape Bernard qui était aussi sur ma liste pour deux bouts d’interview. Il faut encore aller vite, il part pour la toute dernière traverse dans 10 minutes. Hé bin, le bonhomme me donne avec sa voix légendaire quelques réflexions sur la notion de risque et de rêve avec dans son dos plantée au garde à vous la station polaire la plus propre du monde. Je me dis que ma liste, je vais te me la foutre en l’air et profiter du moment.
Serein et pourtant, c’est pas les contrariétés qui manquent. Je redescends au camp de base. Frank a trouvé dans la base une optique grand angle de ma caméra et l’a ramenée à la tente bureau, pensant que c’était à Michel . Bon. Je l’avais justement mise dans la base pour ne pas devoir la trimballer tout le temps : Personne n’y a jamais touché mais là …
Alain range la tente matériel. Il est agenouillé parmi les baudriers. 10h, pas grave, je remonte avec l’optique.
Pour la toute dernière fois, une traverse s’en va au pied de la princesse maintenant terminée. Une série de plans dédicace pour Jos.
Maintenant, je dois arrêter . Tant pis pour Alain. Je redescends, boucle mes sacs et déshabille mes caméras : Je laisse une cassette et une batterie dans chaque, on ne sait jamais : Tous les sacs sont à présent entassés sur le traineau qu’un prinoth (véhicule à chenilles) amènera à la piste . L’aéroport comme on dit ici.
Tiens et si je faisais une photo pour moi ? Si je prenais la même photo qu’il y a un an quasiment jour pour jour ? J’avais photographié dans le reflet du masque glacier du réalisateur de la VRT, Joris, l’Ivan Papanin, le bateau russe qui était amarré dans la glace de mer. Entre parenthèses, « heures plus tard, le bâtiment rompait ses amarres et une dizaine d’heures plus tard, c’est la glace de mer qui cassait et nous dérivions sur un glaçon vers le large. Pour moi, cette photo est le symbole de l’expédition de l’année dernière parce que ce bateau contenait les premiers éléments de la base qui devaient être amenés à Utsteinen par une route qu’on devait encore tracer. Et si donc, je faisais la même photo avec la base en reflet dans un masque ? Maintenant que mes bagages sont faits (hors caméra).
« Tu as encore besoin de ton appareil photo ou bien ? » Ca c’est Jacques. Bin voilà, il me fallait une tête pour porter un masque, il en a presque une vraie lui Jacques. J’enfourne ma petite caméra en poche et on monte.
Julien et Greg Sparrow sont sur le chantier qui n’en est plus un maintenant. Ils sortent du matos de forage pour une sonde sismique. C’est l’occasion de leur dire au revoir. Bin ? Au fait, Julien, il en a une aussi de tête que je me dis comme ca. Pendant que Jacques savoure une dernière conversation avec son pote pirate, je fais la photo. Ca le fait. Merci Julien. On est dans le pô mal là.
2Jacques, si tu veux faire ton truc, c’est maintenant ou jamais. » Il avait oublié qu’on était venu pour que je le photographie dans la pièce de l’infirmerie-hôpital de la base. Je le filme montant dans la station puis je me bas contre la buée sur l’objectif . La station est maintenant chauffée pour que la colle des pare vapeur prenne. Bref, c’est le bordel, il est 10h40. Et qui c’est qui déboule au détour d’un couloir. Le Yéti, mon vieux. « Hé, c’est à midi hin l’avion ». Ma tronche… Bin, ca parle un Yéti ?
Avec Jacques, Alain discute dans les futurs bureaux de l’actuelle base. Puis, il vont dans le bureau du Base Camp Manager . Le bureau d’Alain quoi. Jacques s’amuse à le photographier assis à une chaise devant un bureau encore invisible face à la fenêtre qui donne sur le champ d’éoliennes. Plein nord pour ceux qui suivent… Alain se prête au jeu, il fait semblant de taper à l’ordinateur tout aussi invisible. Les deux hommes se marrent.
Boah, et si on faisait cette interview ici maintenant. Ce n’est pas ce que j’imaginais mais dans le genre symbole de la réussite du projet, quand on repense à ce qu’il y avait ici, il y a 4 mois, c’est pas mal.
Alain rend hommage au groupe. Perso, je l’ai déjà entendu dire souvent le mot « incroyable » parce qu’il fau bien avouer qu’il se retrouve souvent à des endroits, dans des situations incroyables. Mais c’est la première fois que je l’entends dire à propos des membres de l’expédition le mot « bonheur ».
Je descends au camp de base et je peux démonter toutes mes caméras maintenant.
Quand l’avion arrive, « skidoos » nous emmènent. Tout le monde est à la piste. Alors qu’on décharge des rouleaux de plastic isolant pour les toits des hangars, Alain temponne mon passe-port avec un cachet qui mentionne « VISA PRINCESS ELIZABETH ANTARCTICA, period of stay : 90 days ».
On se dit au revoir et … Paf ! Au moment d’attaquer le paragraphe des au revoirs avec la musique qui monte, les gorges serrées, les larmes et tout le kit « fin d’aventure », j’éclate de rire. Yo s’est fait enrouler dans du ruban adhésif avec son sac à dos sur le dos. C’est Greg Sparrow qui a encore frappé. La blague fait référence à l’arrivée de Yo et le coup du sac à dos qui remonte dans l’avion. Le deuxième atterrissage et tout ca. Ce coup ci il aurait du mal a oublier son sac.
Bon aller, on remet la musique. Je propose un bon James Blunt, Good bye my lover : On va y aller pour les au revoirs. Prêts ?
Salut Jean-Marc. Auf Wiedersehen Norbert .Gutte Woche Nils. Karl. Mister Tip Top.A bientôt Arnaud. Au revoir Bacri, Greg, Julien, Geoffroy, Emilie, Michel, Alain . Les autres ne sont pas là pour cause de traverse : Bernard, Philippe, mon adjudant Grasseli et mon Lieutenant Colonel René que normalement on dit mon colonel…
Tiens, il y a mini-Bacri qui est jeté comme un sac dans l’avion. « Prenez ca aussi, on n’en veut plus ! » C’est encore Sparrow. Juste avant de monter dans l’avion, je m’acquitte d’une petite dette de jeu envers Julien. Ce qui rend un peu scabreuse ma montée dans l’appareil. « Bon aller, je n’ai plus que « 30 secondes d’images ». Ca c’est Michel qui a accepter de filmer notre départ pour AU QUOTIDIEN. Et la bin, c’est le signe de la main, la musique qui monte : Ralenti sur les sourire et normalement, on pleure.
Voilà, à l’heure où je vais bientôt me taire, je suis dans le gros avion russe, l’ILLIUCHINE 76 pour les mêmes connaisseurs que plus haut. Notre premier avion nous ayant déposé à NOVOLAVARETSKAYA ( Faut essayer de le dire vite avec l’accent, ca aide … ouais mais plus vite encore et normalement on comprend vite pourquoi on finit par dire NOVO)
Le changement d’avion s’opère en gros skidoo qui tire un traîneau rempli de bagages et avec des gens dessus. Nous. Nous avons la chance de tomber sur un conducteur qui est soit complètement crétin ou alors ivre mort. Alors qu’on est une demi-douzaine empilés sur plusieurs couches de bagages, le tout sur un traineau, ce crétin met la gomme. Je sais que ce n’est peut-être pas bon pour les relations diplomatiques de parler comme ca. Peut-être devrais-je mieux choisir mes mots, c’est vrai. Cet abruti fini donc, fonce à tout allure sur la glace bleue, perd s évidemment le contrôle et part en dérapage. Résultat, une boîte mais surtout Guido est éjectée. Je vois notre pauvre grutier tenter de se rattraper en courant désespérément sur la glace à pas de géants. Il vole en l’air cul par-dessus tête et s’écrase sur le dos. Notre prix Nobel du skidoo arrête son engin en freinant à bloc pour bien mettre le traineau de travers et au moment où les gens descendent pour aller relever Guido, le crétin intersidéral redémarre. Ca gueule, il stoppe juste avant de broyer la jambe de Yo. Et après ca, ce con a le toupet d’aller faire semblant de s’inquiéter pour Guido qui se tient le dos. « God verdomme ! Niks tot aan de laatste dag hé … en dan. » Guido remonte.
Je ne sais pas ce qu’ont les russes mais ils veulent aller vite. On monte dans l’ILLIUCHINE. Ha, je vous ai dit ou pas ? Ils ont une caméra dans le cockpit de l’avion et projettent en direct et de travers l’image sur un superbe écran en toile soigneusement détendu à l’intérieur de la carlingue, histoire de divertir les passagers qui n’ont pas le moindre hublot mais par contre toute une collection des drapeaux des pays présents sur. T’as l’impression de voyager dans un camion citerne avec un cinéma dans le fond.
Je me moque ? T’as raison, je suis peut-être encore énervé par l’imbécile en skidoo.
Je décolle sur « Rodéo » de Zazie en fixant la piste de glace qui défile sur l’écran. Zazie a fond, c’est mieux que les boules quies pourtant fortement conseillées par l’équipage déguisé en combinaison de cuir directement sortie de Star Trek quand le quadrimoteur met les gaz.
Voilà, j’ai été un peu long, pardon. Dans quelques minutes nous quitterons le continent blanc et par définition les carnets auront bien du mal à rester antarctiques. Je voulais vous dire que vos commentaires m’ont été envoyés par l’équipe d’AU QUOTIDIEN depuis le début et franchement, merci, c’était un plaisir de les lire puis de les relire. Sauf celui de … non, je déconne. J’espère avoir pu vous faire ressentir un peu du quotidien de cet expédition. Ces carnets n’ont rien d’officiel, c’est peut-être pour ca qu’ils ont pu être sans doute aussi personnels. Je tiens à remercier l’équipe d’AU QUOTIDIEN pour leur coaching et leur réactivité. Et puis merci aussi à mon correcteur orthographique à qui j’en ai fait voir de toutes les couleurs et qui sera bien content de revoir un peu de blanc.
Il reste là-bas une poignée de gars qui fermeront la base dans une semaine. Parmi eux, il y a peut-être l’un ou l’autre qui serait à même de rédiger jusqu’au point final ces carnet. Qui sait ?
Bon, 33… il faut que j’y aille.
A bientôt,
Benjamin Luypaert
PS : Quelqu’un peut baisser la musique en sortant ?
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