Océanie: le choc (esthétique) des civilisations
Il existe à Paris un superbe Musée des «arts premiers», voulu par Jacques Chirac, qui propose des collections et expositions touffues et passionnantes. Avec moins de moyens, on peut parfois frapper l’imagination tout aussi fort. C’est le cas de l’exposition Océanie, organisée, Place Royale, dans l’Espace ING.
C’est un véritable enchantement qui vous saisit, une fois franchi le seuil cde cette exposition «exotique». Petite par la taille elle réussit la gageure de faire le tour de trois archipels de l’Océan Pacifique-un tiers de l’espace de la Terre, en quelques salles
. d’une beauté esthétique à couper le souffle .J’ai passé, rien que dans la salle centrale, plus d’une heure sous le charme de ces objets rituels ou simplement pratiques ou guerriers, reliant les hommes entre eux ou la terre aux divinités. On y trouve des objets usuels, (comme des porte-tête, des pagnes ou des colliers d’une simplicité que jalouserait le design moderne) des objets rituels servant aux cérémonies d’initiation des garçons ou à la guerre -masques, statues, faites à partir de crânes humains-. Ou encore, liés aux rituels de fécondation, soit à la femme, soit…à la mort. Ainsi en nouvelle Irlande, les crânes enterrés étaient surmontés de boutures à croissance rapide pour lier la mort à la fertilité!
L’exposition propose toutes ces explications ethnographiques passionnantes, soit par des panneaux muraux situant l’espace immense du «Pacifique», soit par un excellent guide audio, soit enfin par un catalogue du Fonds Mercator, aux textes savants mais très accessibles et aux illustrations parfaites. Enfin un intelligent parcours «enfants»les oblige (tout comme nous) à vérifier le sens de l’observation..
L’expo a une autre valeur didactique:elle rafraîchit notre mémoire sur ces îles mythiques encombrées de clichés (les Iles Marquise, Tahiti, les Iles Fidji, Hawaii, de Pâques) et rappelle la distinction fondamentale entre les trois archipels, la Mélanésie, autour de la riche civilisation de Nouvelle-Guinée, la Polynésie, et sa multitude d’îles et la Micronésie avec sa poussière de petites îles. Une leçon de géographie bienvenue.
Mais la première valeur de ce très bel ensemble, c’est sa valeur esthétique. Elle nous fait comprendre, un siècle et demi plus tard, l’enthousiasme d’un Gauguin pour la vie sous les tropiques et plus tard la passion de Picasso et de nombre de cubistes et de surréalistes pour ces arts «primitifs». La proximité de «l’art nègre» nous fait oublier que cet art lointain d’Océanie a enthousiasmé, à raison, André Breton, qui en possédait une très belle collection.
Grâce soit rendue à de nombreux établissements internationaux et à des collectionneurs privés, belges pour la plupart, d’avoir prêté pour cette remarquable synthèse, des oeuvres d’une valeur inestimable, exposées pour la première fois.
Océanie, Espace culturel ING, 6 place Royale, Bruxelles, jusqu'au 15 mars. Espace découverte pour les enfants. Catalogue, 35 euros via www.ing.be/art Tél.02-547.22.92.
CHRISTIAN JADE
