Deux pièces allemandes, au programme: un classique du XXè siècle, "Le Cercle de craie caucasien" de Bertolt Brecht et un texte contemporain, "Jeunesse Blessée" de Falk Richter.
JADE
Falk Richter est bien connu des spectateurs du Festival de
Joann Blanc, Anne Tismer, Fabrice Addé,dans Jeunesse blessée
©Véronique Vercheval
Liège et du Théâtre National. On a déjà pu voir ou revoir en janvier Unter Eis, (sous la glace), une description au vitriol des jeunes cadres dynamiques, censés dynamiser notre économie. Avec Jeunesse blessée, Falk Richter explore, comme auteur et metteur en scène, le domaine de l'intime, de la difficile transition, à trente ans, entre la jeunesse perdue et l'impossible maturité. Trois amis, deux hommes et une femme, se retrouvent, après dix ans, pour fêter l'anniversaire du plus paumé des trois, un DJ accroché à un disque du chanteur Mark Hollis, "New Grass". Un chanteur auquel il s'identifie: Mark Hollis, ex pop-star, refuse la musique commerciale, pour s'enfermer dans un univers en recherche du "son" parfait. Le DJ refuse lui aussi le monde tel qu'il est et à trois ils essaient difficilement de refaire une "famille" libertaire, où le sexe à trois, dans ses ambiguïtés, tient lieu de chaleur humaine. La femme a tenté de se normaliser par le mariage, l'autre ami est un romancier en panne d'inspiration. Les retrouvailles permettent des effusions passagères, qui les laissent aussi insatisfaits. Dans la deuxième partie on retrouve les mêmes acteurs, mais sans doute pas les mêmes personnages, engagés les uns dans une traversée homosexuelle trash ou dans une relation hétérosexuelle sans amour. Beaucoup de désespoir existentiel donc et de révolte sociale inaboutie, dans une langue élémentaire, proche du langage SMS. Le tout dans une décor aride, dominé par un immense lit, perché sur des caisses, où la belle vidéo de Fred Vaillant, la musique de Paul Lemp et la lumière de Philippe Sireuil viennent colorer d'expressionnisme ce beau chant désespéré. Avec une interprétation d'une étonnante justesse, dans ses excès, de Fabrice Addé, le DJ éclaté, Joann Blanc, l'écrivain en panne et Anne Tismer, la jeune femme en quête désespérée de normalité
Jeunesse blessée de Falk Richer, au Théâtre National, jusqu'au 14 mars.
A l'Atelier 210, c'est Jasmina Douieb, qui propose une fable de Brecht.
Ce Cercle de craie caucasien raconte une belle histoire, à trois angles: en prologue, une interrogation marxiste : la terre appartient-elle à ceux qui la possèdent ou à ceux qui la cultivent? Un thème développé ensuite par l'histoire de deux femmes qui se disputent un enfant. Une paysanne, Groucha, a recueilli et élevé un bébé abandonné par une femme de gouverneur en fuite. Puis elle revient exiger, an nom du sang la propriété légale de l'enfant. C'est un curieux juge, ivrogne, corrompu, un rien anar qui arbitre, par une épreuve cruelle, qui dévoile la vraie mère. Sur ce thème c'est la vie de tout un village qui défile avec une étonnante vivacité. La mise en scène de Yasmina Douieb est à la fois habile, juste et poétique. Habile parce qu'elle parvient à faire jouer une cinquantaine de personnages par sept acteurs tous excellents, avec mention particulière à Benoît Van Dorslaer, le Juge, Catherine Grosjean, la paysanne et Jean-Benoît Destexhe, le gouverneur. Juste parce qu'elle laisse, via le prologue s'exprimer le marxisme de Brecht souvent évacué parce que "passé de mode". Poétique enfin et surtout parce que les étonnants costumes et masques de Natacha Bellova permettent aux acteurs un jeu remarquable, qui va de l'acteur statufié dans son costume raide, à la souplesse d'une vraie chorégraphie; ce très bel hommage, dépoussiéré, à
Brecht, Le cercle de craie caucasien, se donne à l'Atelier 210 jusqu'au 7 mars.

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