Mazeppa de Tchaïkowski
Un éclairage contemporain sur la rivalité Russie/Ukraine
(au Vlaamse Opera (Anvers et Gand)
Tatiana Pavlovskaia dans Mazeppa de Tchaikowski, ©Annemie Augustijns
Surprise à l'Opéra d' Anvers: c'est la "première" vraie "mise en scène",en Belgique, de Mazeppa, opéra de Tchaïkowski seulement produit, jusqu'ici, en version scénique.
Le thème c’est à la fois la rivalité russo-ukrainienne, via ce chef de guerre, le Cosaque Mazeppa et une histoire d’amour entre ce vieux guerrier et une jeune femme, au grand dépit de ses parents. L’intérêt est triple : une musique somptueuse et pour l’orchestre de l’Opéra des Flandres, ressuscité sous la baguette d’un jeune chef, Dimitri Jurowski et pour un chœur, lui aussi transcendé par un nouveau chef Yannis Pouspourikas. Une distribution éblouissante dont les principaux solistes font partie de la bande à Ghergiev, du baryton Nicolas Poutilin, Mazeppa au basse Mikhael Kit, le père furieux en passant par la soprano Tatiana Pavlovskaya, la jeune Maria au ténor Victor Lutsiuk, son amoureux éconduit.
Dernière révélation la jeune metteuse en scène allemande Tatjana Gürbaca, qui parvient à transposer, presque sobrement, ce romantisme du XIXè siècle dans notre siècle de conflits toujours recommencés, pas seulement russo-ukrainien.
Au total, un coup de maître pour le nouveau directeur, Avie Cahn et son cycle « Utopie », commencé avec une remarquable « Création » de Haydn.
Avie Cahn, un Suisse passé par Helsinki et Pékin
Pour apprendre à mieux connaître le nouveau directeur, ses ambitions et sa programmation voici deux éclairages:
-une interview radio, téléchargeable, récente, sur sa programmation de janvier à juin 2009, basée sur l'utopie.
- une interview du même Avie Cahn, plus détaillée, parue, en juin 2008, dans la revue mensuelle Espace de Libertés,éditée par le Centre d'action laïque, de l U.L.B.
Une occasion, aussi de revenir sur les 18 ans de règne de son prédécesseur, Marc Clémeur, nommé directeur de l Opéra du Rhin
ITV téléchargeable d'Avie Cahn, nouveau directeur du Vlaamse Opera, sur sa première saison, baptisée "Utopie".
Avie Cahn (c)D.R.
Téléchargement Vlos cahn (9mn 13 mais et +/- 2mn de téléchargement)
Opéra: changement de cap en Flandre:de Marc Clémeur à Avie Cahn
(paru dans Espaces de Libertés, juin 2008)
De Marc Clémeur(à droite) à Avie Cahn (à gauche) (c) D.R
«Utopie» : l’ambition du nouveau jeune intendant, Avie Cahn.
Les amateurs francophones d’opéra, fréquentent peu l’Opéra flamand, à Anvers ou Gand. Ils ont tort. Depuis 18 ans son « intendant », Marc Clémeur a complètement renouvelé la programmation et les ambitions esthétiques internationales de cet opéra jadis «provincial», qui exporte ses production jusqu’au Japon. Belle récompense:à partir de janvier 2009, il dirigera, avec infiniment plus de moyens, l’Opéra du Rhin, à Strasbourg. Son successeur, le Suisse Avie Cahn, trente-quatre ans, lorsqu’il prendra ses fonctions, début 2009, sera le plus jeune directeur d’opéra d’Europe.
Avie Cahn: un Suisse à Anvers
Le Zurichois Aviel Cahn est conscient d’être né «bien né» pour son rôle actuel. Son père, critique musical et théâtral renommé, accueillait chez lui tous les artistes importants, de passage à Zurich. Dès l’âge de six ans, il l’a amené à l’opéra de Zurich, dirigé par Alexander Pereira, le directeur d’opéra européen le plus ouvert à la création contemporaine.
Une vocation de chanteur, abandonnée pour des études de droit, axées sur la gestion artistique. Depuis 1999, son parcours impressionnant et éclectique le mène de Pékin à Helsinki, puis à Berne. Il s’est entraîné tant au planning qu’au casting, devenant un des meilleurs connaisseurs des grandes voix internationales et de projets ambitieux où l’opéra et le théâtre se rejoignent. A l’Opéra flamand il conçoit ses saisons comme « thématiques », en commençant par « l’utopie ».
Entretien :
Christian Jade : pourquoi commencer une (demi-)saison d’opéra (début 2009) par la notion d’ «utopie » qui rappelle plutôt les années 1968 ?
Avie Cahn : Parce que l’opéra est pour moi, non pas un simple divertissement, mais une forme visionnaire de l’art, qui parle des grandes valeurs religieuses, sociales et politiques de ce monde. C’est le cas des trois opéras, des deux oratorios et de la 2è symphonie de Mahler que j’ai programmés. Prenez « Mazeppa », ce chef-d’œuvre de Tchaïkovski, jamais représenté en Belgique. Il oppose modernité et tradition, via un jeune Cosaque et un vieux propriétaire terrien, pris entre conservatisme et révolution, réalité et utopie. Dans « Samson et Dalila », de Saint-Saëns, il y a ce conflit fatal entre deux cultures et deux religions ennemies. Le rapprochement entre les deux ennemis est une utopie, toujours actuelle. « Aquarius » du compositeur flamand Karel Goeyvaerts aborde aussi le thème de la société idéale, avec des aspects ésotériques, proches de l’Apocalypse.
De même « La Création » de Haydn, « Le Messie » de Haendel ou la Symphonie « Résurrection » de Mahler interrogent la vision des chrétiens mais aussi des juifs sur ce monde avec le rôle de Dieu, du Diable et du « Messie », sur lesquels juifs et chrétiens diffèrent.
C.J: Vous appartenez à la catégorie des directeurs d'opéra penchés sur le présent et le futur?
A.C : Si l’opéra veut dépasser un «musée» de traditions désuètes, il doit s’adapter à notre époque. Ma fréquentation, dès l’enfance, de metteurs en scène de théâtre m’a convaincu de l’importance de la « vision », en plus de la beauté musicale. C’est pourquoi j’ai fait appel, pour « Samson et Dalila », à deux metteurs en scène, un israélien chevronné,Omri Nitzan et un jeune metteur en scène palestinien, Nizar Zuabi, pour qu’ils échangent leur « vision » sur ce thème toujours actuel des rapports entre juifs et palestiniens.
De même dans « La Création », de Haydn, basée sur « Paradise lost », de Milton, le jeune metteur en scène suisse Stephan Müller introduira, des extraits d’autres passages de Milton, un « contre-monde » diabolique se moquant de l’œuvre du Seigneur, lus par trois grands acteurs
CJ : Quid de la qualité des « castings » ? Pouvez-vous vous passer de « grands chanteurs » ?
A.C :J’ai au moins, deux solutions .J’aime intéresser de tout grands chanteurs à travailler pour des prix moins élevés si le projet scénique est original. C’est le cas pour « Mazeppa », où je peux compter sur deux grandes pointures du Théâtre Marinski de St Petersbourg, dont Nikolai Putilin, Ou alors, il faut repérer des jeunes prometteurs, pas seulement chanteurs, mais metteurs en scène et chefs d’orchestre
CJ : Votre rapport avec l’opéra contemporain ?
A.C :J’ai mis à mon programme une œuvre flamande contemporaine « Aquarius ». En Finlande, j’ai favorisé la création mondiale de « Rasputin » de Rautavaara Je suis prêt à défendre des œuvres contemporaines fortes, qui parlent de notre époque au public. Mais l’opéra « expérimental » doit être défendu par des institutions spécialisées, s’il a peu de chances de devenir un jour une œuvre de répertoire.
Marc Clémeur (c) D.R.
Marc Clémeur:un Flamand à Strasbourg
Après 18 ans de règne à l’Opéra flamand, Marc Clémeur hérite de la direction de l’Opéra du Rhin. Un cadeau pour ce Flamand multilingue qui a fait des études de musicologie et de sciences théâtrales à l’Université de Cologne. Il se retrouve donc, comme un poison dans l’eau, dans cette ville de Strasbourg qui cultive, dit-il « joie de vivre à la française et rigueur germanique ».
Entretien
C.J : Le bilan de votre long règne(18 ans), à Anvers et Gand ?
Marc Clémeur : Je suis parti de deux maisons d’opéra « provinciales », cultivant le répertoire du XIXè siècle. Je l’ai élargi en remontant vers Monteverdi, Haendel, Lulli, tout le répertoire baroque, avec l’aide de chefs comme René Jacobs ou Philippe Herreweghe. J’ai eu la chance de pouvoir réaliser un cycle Puccini avec le Canadien Robert Carsen puis de commencer avec lui un cycle Janacek, que je poursuivrai à Strasbourg. Et puis j’ai introduit le répertoire contemporain, flamand, mais pas seulement. : Britten, Tippett, Ligeti.
J’ai aussi produit un cycle Fellini, avec « Satyricon »de Maderna, « Prova d’Orchestra » de Battistelli et pour finir « La Strada » de Luc Van Hove. Je crois aux connivences entre opéra et cinéma. Enfin je termine par un « Ring » moderne, mis en scène par Ivo Van Hove, qui a conquis une estime internationale, à défaut de convaincre toute la critique belge.
C.J. : L’avantage de travailler à Strasbourg ?
M.C :C’est une des plus grandes maisons d’opéra de France, après Paris, avec un statut d’opéra national. Les moyens financiers sont incomparables par rapport à l’Opéra flamand. La dotation est telle que je vais pouvoir produire cinq nouvelles créations, de haut niveau vocal et visuel, par an pour trois à Anvers. Les deux orchestres associés, le Philharmonique de Strasbourg et le Symphonique de Mulhouse n’entrent pas dans notre budget. Et puis, mon prédécesseur, Nicholas Snowman, ancien intendant du Festival de Glyndebourne, a donné un niveau d’exigence artistique qui va me faciliter la tâche. Enfin le festival « Musica », à Strasbourg, équivalent d’Ars Musica en Belgique, est un cadeau pour créer de nouveaux opéras contemporains.
C.J Voilà pour les avantages. Des inconvénients ?
On n’a pas idée, vu de Belgique, de la concurrence entre l’opéra du Rhin et quantité d’opéras allemands proches et très riches, à commencer par Baden-Baden, à 60 km de Strasbourg , qui peut se permettre d’inviter le Ring mémorable de Gergiev, du Théâtre Marinski de St Patersbourg. La concurrence internationale est impitoyable et je devrai me battre pour y faire face. Ce n’est pas pour me déplaire.
Et pour conclure, l'ultime interview radio de Marc Clémeur, diffusée sur la RTBF à l'occasion de son départ pour Strasbourg. En décembre 2008, il clôturait ses 18 ans à la tête du Vlaamse Opera par Falstaff, de Verdi, un clin d'oeil, en forme de bouffonerie... finale. (téléchargeable en 2 mn)
Téléchargement Final clemeur vlosF0000296 (7mn 15)