Sale temps pour les prostituées : Mort de chien (Hugo Claus)
Mort de chien (Hugo Claus) :Valérie Bauchau(Mira), Philippe Jeusette (Georges),
Jeanine Godinas (Mimi) et ...le chien mort
Hugo Claus, (le plus grand écrivain flamand du XXè siècle) a mis fin à ses jours par euthanasie il y a un an. Il a préféré ne plus subir la disparition progressive de sa personnalité par la maladie d’Alzheimer(1)
En guise d’hommage, le metteur en scène Philippe Sireuil propose, au Rideau de Bruxelles, une transposition contemporaine de cette œuvre à la fois naturaliste et métaphysique
(1) voir, après la critique, une interview d’Alain Van Crugten, remarquable traducteur de Claus en français sur la vie et l’œuvre de Claus et d’un médecin, le docteur Englert, sur l’état actuel de la loi sur l’euthanasie. On se souvient que l’euthanasie d’Hugo Claus avait suscité de la part du cardinal Daneels des remarques peu amènes.
CRITIQUE (chronique radio du 30/04/09, bientôt téléchargeable et nuancée ici par plus d’espace « blogué » que de temps d’antenne)
C’est l’histoire de Mira, une prostituée de basse classe, qui exerce sur une autoroute, entourée de sa mère et de son maquereau, critique d’art. Sa meilleure copine vient d être assassinée et elle craint le même sort. Deux acteurs tiennent le crachoir : Philippe Jeusette, (Georges, le maquereau de Mira, critique d’art dans un journal…socialiste) et Jeanine Godinas (Mimi, la mère,vieille prostituée cynique, avec un chien empaillé comme unique tendresse) :ils se livrent à un assaut de cynisme désinvolte.. Bernard Sens y fait une apparition finale fracassante en flic presque curé (P.J), avec un acolyte glauque, Frans, le prometteur Simon Wauters. Mercredi soir, le rôle de Mira, tenu par Valérie Bauchau nous a paru un peu fragile. C’est que la mise en scène de PH. Sireuil tire la pièce plus du côté d’un symbolisme élégant que du naturalisme d’origine. La Traviata, obsédante musique de fond, voulue par Claus lui-même, tire P. Sireuil dans une ambiance désabusée d’opéra romantique plus que dans un sordide bordel routier. La scénographie élégante de Vincent Lemaire, le costume «chicos» de Catherine Somers transforment Valérie/Mira en une pensionnaire, un peu froide, plus proche de la maison parisienne de «Madame Claude» que d’un bordel flandrien crado. Problème des francophones avec la vulgarité flamande ?
La version de Vendredi, du même Hugo Claus, mise en scène par Christophe Sermet, avec moins de moyens scéniques, au Théâtre le Public, en 2005, nous semblait plus proche de l’esprit de Hugo Claus, anarchiste décadent et violemment dérisoire vis-à-vis des valeurs sociales.
Mort de chien, de Hugo Claus, mise en scène de Philippe Sireuil au Rideau de Bruxelles, jusqu’au 27 mai. Réservation : www.rideaudebruxelles.be ou tél : 02 507 83 61
NB: 1) L’excellente traduction d’Alain Van Crugten de Mort de chien est disponible aux éditions Hayez&Lansman (12€)
2) Le samedi 9 mai, après-midi, le Rideau de Bruxelles organise un hommage à Hugo Claus, avec projection d’un film de Claus et dialogue de plusieurs metteurs en scène (dont Philippe Sireuil, Christophe Sermet et Frédéric Dussenne ) et d’Alain Van Crugten, son traducteur.
3) En bonus vous trouverez, ci- dessous, une itv d’Alain Van Crugten, publiée, lors de la mort d’Hugo Claus, dans la revue du CAL/ULB «Espace de libertés» (mai 2008) ainsi qu’une interview d’un médecin, le docteur Englert à propos de la loi sur l’euthanasie)
.
HUGO CLAUS : UN REBELLE BIEN ORGANISE
Christian Jade lui a d’abord demandé de définir le noyau central de la « nébuleuse Claus »
Alain van Crugten : Tout part de sa révolte adolescente, qui lui fait quitter l’école et sa famille à 16 ans. A partir de là, cet «autodidacte» n’a pas cessé de se prouver, durant soixante ans, qu’il était le meilleur en tout, mais en restant très lucide sur ses défauts. Il a passé sa vie à se prouver qu’il était bien libéré des contraintes de son enfance : famille, école, société, religion, surtout.
Christian Jade: Sa demande finale d’euthanasie, c’est son « pied de nez » final à l’Eglise ?
A.V.C : Cet acte final est dans la logique de ce « rebelle bien organisé », luttant jusqu’au bout contre toute forme d’autorité. Cet improvisateur savait calculer ses effets.Le 17 mars, pour le vingt-cinquième anniversaire de la parution triomphale du « Chagrin des Belges »-en 1983- le monde culturel flamand était en ébullition. Une expo et une pièce de théâtre à Anvers, un cahier spécial de douze pages dans « De Standaard ».Et le 19 mars, deux jours plus tard, il se fait euthanasier : il tire sa révérence, comme s’il voulait boucler la boucle et ne pas rater sa sortie !
C.J : C’était une sorte de « dandy de la révolte» ?
A.V.C : Ce n’était pas un coquet aux allures vestimentaires. Son modèle : Baudelaire, pour qui le dandy est une « homme artificiel », qui « joue» sa vie plutôt que de la subir. Claus avait un malin plaisir à se dire « menteur » et à faire l’éloge du mensonge. Un jeu de masques, dans la vie comme dans sa littérature, puisque lui seul savait s’il disait la vérité, même quand il prétendait mentir. Une façon aussi de se rendre insaisissable et toujours maître du jeu social et culturel. Quand il affirmait « je n’ai pas de style », c’était une façon de dire qu’il maîtrisait tous les styles, tout en restant lui-même.
C.J La légende veut qu’un tournant de sa vie soit la rencontre avec Artaud et les surréalistes ?
A.V.C : Vrai et faux. En débarquant à Paris, il a effectivement « aperçu » Artaud, dans un café de la rue Jacob…trois mois avant sa mort. Et il adorait l’œuvre de cet écorché, une figure vivante de « l’anti-père ». Par contre l’influence du surréalisme français d’après guerre est réelle et profonde. L’évasion de la réalité et l’utilisation de l’inconscient à des fins artistiques, il en a nourri ses poèmes, ses pièces de théâtre et même des œuvres apparemment plus « réalistes », comme « Le chagrin des Belges ». Détail significatif : son premier mariage avec l’actrice hollandaise Elly Overzier, il le célébrera dans le lieu culte du surréalisme belge, « La Fleur en papier doré », « le» café littéraire surréaliste de Bruxelles tenu par Gérard Van Bruaere.
C.J : Tout aussi évidente et historiquement avérée, son appartenance au groupe COBRA ?
A.V.C : De 1949 à 1951, il sera un membre actif du Cobra. Par des amis flamands il rencontre, à Bruxelles, Christian Dotremont et Pierre Alechinsky puis à Paris Karel Appel, Corneille, Asger Jorn. Il participe à des expositions et illustre des livres du groupe. Ainsi « Fuga, treize manières de regarder un fragment d’Alechinsky » Surtout il cultive, à leur contact, l’interaction entre écriture et arts plastiques et confirme son culte instinctif du primitivisme et de l’antirationalisme.
C.J : Artaud, le surréalisme, Cobra, il n’est bien que dans les marges de l’avant-garde ?
A.V.C : Vivre et créer « à la marge » d’une Flandre officielle qu’il considérait comme passéiste et réactionnaire, c’était exercer son statut d’artiste « anarchiste ». Il a cultivé la provocation, avec jouissance. Ainsi, en plein « mai 1968 », il écope d’un procès pour « outrage aux bonnes mœurs ». Dans sa pièce « Masscheroen » (1967) il fait représenter la « sainte trinité » par trois hommes… nus. Blasphème ? Non, outrage aux bonnes mœurs, puni de quatre mois de prison ferme et 10.000 FB d’amende, convertis, en appel, en quatre mois … avec sursis … et la même amende.
Même dérision de l’Eglise, lors du voyage de Jean-Paul II en Belgique, en 1985. Il publie, avec le caricaturiste GAL une dizaine de poèmes illustrés caricaturant le Pontife et ses prises de position sur l’avortement et la contraception. Longtemps après, il en parle encore comme d’une bonne farce : « c’était vulgaire, hein ? »
C.J : Politiquement on peut le classer à gauche ?
AVC : Il n’a jamais pratiqué, un engagement systématique, à la Sartre ou a la Günter Grass. Mais il n’a jamais manqué de manifester, au coup par coup, des sympathies, pour Castro, à la grande époque de sa popularité ou pour le journal de gauche flamand « De Morgen », en difficulté financière. Et surtout ses antipathies viscérales contre le Vlaams Belang et ses théories racistes.
C.J Pour le public francophone, le succès emblématique du « Chagrin des Belges » réduit Claus à un romancier. Or il a touché à toutes les formes d’art, dessin, peinture, cinéma (scénariste et réalisateur), et de littérature (poésie, d’abord, nouvelle, roman et théâtre surtout).
A.V.C : Pour les Flamands, c’est leur plus grand homme de théâtre. Comme auteur, metteur en scène, traducteur et adaptateur de pièces anciennes, de Sénèque à Shakespeare. Il a même ambitionné un jour de devenir directeur d’un théâtre. Affectivement il était fort attiré par les actrices de théâtre …et cinéma, dont Silvia Krystel n’est que l’exemple le plus médiatisé.
Côté francophone, on ne connaît pratiquement que deux pièces « Andrea ou la fiancée du matin », défendue à l’origine par le tout jeune… Jean-Louis Trintignant. Et «Vendredi», repris périodiquement. J’espère que sa mort va donner une curiosité pour ses autres pièces, dont j’ai publié la traduction française en quatre volumes -il en reste encore deux !
C.J: Ce n’est pas un hasard si « Le chagrin des Belges »est considéré comme son chef d’œuvre. En tant que traducteur et professeur de littérature comparée, à quoi tient cette réussite ?
A.V.C :
Réussite linguistique, d’abord: il parvient à mêler deux niveaux de langue, un néerlandais littéraire, poétique, et une langue qui n’existe pas, une stylisation archaïque de plusieurs dialectes flamands.
Ajoutez à ces deux saveurs une double lecture constante : le grand public peut le lire au premier degré comme un règlement de comptes de l’écrivain avec toutes les fausses valeurs léguées par son milieu familial, social et religieux : une énorme révolte oedipienne contre le père. Mais un public plus « lettré » peut le vivre comme un jeu de pistes littéraire où se mêlent, outre les allusions bibliques, quantité de sous-entendus littéraires, de Thomas Mann à Faulkner, mais aussi au monde de la peinture et du cinéma. Bref le type d’œuvre qui n’épuise jamais tout son sens.
C.J : Une anecdote significative pour conclure ?
A.V.C : Hugo Claus se targuait, avec une pointe de dandysme, de ne jamais lire les traductions de ses œuvres. Avantage pour moi : pas de relecture tatillonne, il m’a toujours fait confiance. Mais parfois, il en remettait. Un jour, en France, un journaliste nous interroge sur un prix attribué conjointement au « Chagrin » et à sa traduction française.
Dialogue :
« -Le journaliste : Vous devez être ravi de la bonne qualité de la traduction française de ce « Chagrin » ?
-Hugo Claus : Puisque vous le dites, elle doit être excellente, mais je ne l’ai pas lue !
-van Crugten : Moi aussi je suis très occupé, j’ai traduit son bouquin sans avoir eu le temps de le lire ! »
Ne pas dépendre, même de son traducteur, c’est tout Claus. Mais admettre l’impertinence de ses proches, c’est tout Claus aussi. Un homme libre.
Complément d’information ( dans Espaces de libertés, mai 2008)
Trois questions de Christian Jade à Marc Englert, (-professeur honoraire à l’U.L.B -membre de la Commission de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie)
-C.J:Quelles sont les conditions légales d’application de l’euthanasie par un médecin en Belgique?
M.E:Trois conditions principales : que le malade, qui en fait la demande, souffre d’une affection incurable grave; qu’il éprouve des souffrances physiques ou psychiques intolérables et qu’il fasse une demande claire, lucide, répétée et volontaire, sans pression extérieure
Notre loi, largement inspirée de la législation hollandaise antérieure, vient d’être adoptée par le Luxembourg. Quant à la législation suisse, elle est différente. Un cas récent et dramatique en France prouve que les grands pays européens devraient adopter des dispositions similaires. La dramatisation par la presse de ces cas de détresse peut faire bouger le monde politique et le législateur.
-C.J:La dramatisation de la mort par euthanasie d’Hugo Claus a suscité la réprobation du cardinal Danneels. Votre analyse ?
M.E:Le Cardinal est dans le droit fil de la doctrine de l’Eglise, qui veut que l’homme doit mourir de « mort naturelle », ce qui pour moi est une exigence inhumaine.
Mais il faut préciser que depuis 2002, sur 2.000 euthanasies légales, la Commission, dont je fais partie, n’a eu à examiner que sept ou huit cas d’euthanasie pour cause de maladie d’Alzheimer. La condition de «lucidité» exigée est rarement possible dans cette affection ; et la douleur de quitter la vie est très dure à supporter, de l’aveu même d’Hugo Claus. La très grande majorité des demandes concerne d’ailleurs des cancers en phase terminale
.
C.J:Certains souhaitent une révision de la loi actuelle pour l’étendre à certains cas de démence et aux enfants. Votre sentiment ?
M.E:Je trouve la loi actuelle très efficace et je crains ceux qui veulent la restreindre plutôt que ceux qui veulent l’étendre. En Flandre, où ont lieu 80% des cas d’euthanasie, des institutions hospitalières ont déjà ajouté aujourd’hui des conditions restrictives que certains souhaitent généraliser.

Commentaires