GILBERT ET GEORGE : LES DELICES DES IDENTITES DOUBLES
Une douzaine d’immenses photos-montages de la dernière œuvre de Gilbert et Georges, Jack freak pictures est visible jusqu’au 31 octobre à la galerie Baronian. La totalité des 153 œuvres sera visible à Bozar à l’automne 2010.
L’un, George, est né anglais, en 1942, l’autre, Gilbert, italien des Dolomites en 1943. Mais depuis leur rencontre, en 1967 au Saint Martins College of Art and Design de Londres, ils ont tissé petit à petit la légende d’un couple paisible à double face, dont l’allure désuète et l’élégance «british» cache des «monstres» («freak»).
Et pourtant impossible d’imaginer deux gentlemen plus délicieux: regard malicieux surmontant un complet veston souple et des cravates multicolores. Leur vie (sociale) fait partie de leur art et s’ils goûtent désormais aux délices d’un puissant ordinateur pour leurs immenses compositions fragmentées, ils sont tout naturellement des «performeurs», comme à leurs débuts.
Ils ont commencé leur carrière, en 1970 comme singing sculpture : le visage enduit de vernis métallique doré, le costume de petit-bourgeois comme uniforme et carapace humoristique, ils montaient sur une table pour chanter, pendant des heures, une chanson populaire. C’était l’époque de «l’art corporel»: le corps de l’artiste devient l’œuvre sur laquelle il va travailler. «Les questions du sexe, du désir, du masque, du transsexualisme et de ce qu’on appelle le de-genderism (la volonté de souligner l’ambiguïté sexuelle ou du «genre») sont soumises aux normes sociales…L’action de l’art corporel vise presque toujours à mettre à mettre en lumière les conventions sociales et les entraves psychiques ancestrales»(1)
(1)Marco Meneguzzo : L’Art au XXè siècle. II L’Art contemporain Hazan, p.91
Quarante ans plus tard « G. and G » se sont adaptés à l’époque et la «performance», devenue technologique, leur permet de raffiner la forme .Mais le destinataire est toujours le même : ils pratiquent un «art pour tous», compris par toutes les classes de la société et pas seulement par l’élite. Et s’ils sont, politiquement provocants pour la gauche en louant les mérites de Margaret Thatcher et de l’actuel parti conservateur, on n’est pas loin d’une forme de provocation supplémentaire de deux dandys blessés. Pour s’imposer, dans las années 70, ils ont dû lutter contre un «terrorisme intellectuel» de la critique de gauche qui ne jurait que par l’art conceptuel, minimaliste, «pauvre» et qui excluait toute représentation humaine. Leur omniprésence, dans leur œuvre, s’explique en partie par là.
Mais la presse conservatrice ne les a pas toujours davantage ménagés et pour cause : leur iconographie et leur discours public ont toujours attaqué les valeurs sociales et leurs fondements religieux archaïques, qui condamnent les identités non religieuses et non patriotiques. Or l’identité de ce couple tranquillement homosexuel à une époque homophobe s’est toujours affichée comme telle, tout comme leur haine des religions établies, catholique, anglicane ou musulmane notamment parce qu’elles interdisent la libre sexualité.
Sur ce point, la série de douze énormes compositions de Gilbert et Georges visibles à la galerie Baronian, tirée des Jack freak pictures, nous laisse un peu sur notre faim par rapport à la série complète, visible dans l’excellent catalogue publié en anglais et allemand aux éditions Hatje Cantz Verlag. Ils sont certes omniprésents dans toutes leurs compositions mais la partie ouvertement antichrétienne de la série, comme Christian England, Christology, Church of England sera à voir l’an prochain, à Bozar. Quand on les interviewe sur ce point, ils indiquent, dans la salle, une petite œuvre non imagée, où l’on peut lire leur slogan de base: Ban religion. Pour le reste ils insistent sur le mot freak, monstre, thème-clef de la série, surtout visible dans le traitement de leur propre corps et surtout de leur visage, découpé en étranges morceaux multipliés par deux, quatre où huit pour former des rosaces d’église ou des têtes effrayantes entre fœtus et martiens sur des paysages funèbres d’arbres sombres et sans feuilles.
Autre attaque frontale : le drapeau britannique, l’Union Jack, découpé en tranches, transformé en couronnes ou en vêtement des deux compères : il y a là plus d’humour tendre que de vraie agressivité contre un symbole identitaire fort, populaire et désuet . Enfin le thème de la danse vient lancer une note d’optimisme vital dans cet univers de monstres aux couleurs vives qui vous accrochent ou vous déroutent.
Gilbert Et Georges Jack freak pictures, à la Galerie Baronian-Francey, 2 R.Isidore Verheyen. Bruxelles .Info : www.baronianfrancey.com
N.B:article à paraître dans le numéro d'octobre d'Espace de libertés, la revue mensuelle du C.A.L. (Centre d'action laïque)
