Téléchargement 10 03 25 DLP 25 MARS 1ER AVRIL F0001186
Chronique publiée sur le site www.demandezleprogramme.be
On connaît le «patron» du Groupov, Jacques Delcuvellerie, un esprit encyclopédique, un polémiste redoutable, avec un engagement marxiste profond et un amour sensible pour le théâtre de Brecht et l'esthétique de Pasolini.
Avec un goût de "faire long", qui s'accentue avec l’âge, à une époque qui vise l'efficacité du « bref », par crainte d'éloigner le consommateur: lecteur, auditeur, spectateur. Présenter un spectacle de 7h, entracte compris, hors festival- et qui n’est que le premier volet d’une « tétralogie » (bonsoir Herr Wagner) sur la mort programmée de l’homo sapiens- participe, selon qu’on aime ou pas, d’un acte de résistance à la mode « fast » (food, texto, zapping) ou d’un entêtement dans la provocation…par la longueur.
Personnellement, vieux combattant du Soulier de Satin de Claudel (mis en scène parVitez) et du Mahabarata de Peter Brook en Avignon, (ou plus récemment d’Apollonia de Warlikowski ou de la trilogie de Mouawad, toujours dans la Cour d’Honneur), la longueur n’est pas un problème si l’enjeu est fort. Incontestablement, les thèmes abordés (les fortes passions, intellectuelles et charnelles, de Maître Jacques), sont puissants, à la fois personnels et universels, couvrant plus de soixante ans de notre histoire, de 1946 à 2000.
Tout commence par la disparition annoncée du ci-devant Delui, un homme, mortel en somme, scénarisé par un vieillard en charrette (Jacques Delcuvellerie lui-même) et son jumeau (Alexandre Trocki), escortés, l’un d’une infirmière super charnelle, l’autre de sa supposée mère austère. Ils assurent le fil conducteur d’une épopée en plusieurs mouvements, qui commence par un documentaire catastrophiste, bien dans l’air du temps : Hubert Reeves et Christian de Duve (entre autres) sont convoqués pour annoncer la disparition probable de l’homo sapiens, sous le coup du réchauffement climatique, de désastres nucléaires, de nanotechnologies monstrueuses, tous fruits d’un capitalisme pervers. Ca manque parfois un peu de nuances mais qu’importe. D’abord parce que mieux vaut écouter la voix lucide de Cassandre que les cyniques déguisés en Père Noël. Et puis quand ce pessimisme méthodique s’incarne, théâtralement, par la voix, la pensée, le corps de Pasolini (interprété par l’icône du Groupov, Francine Landrain) ou se transcende par la voix bouleversante de Jean Fürst, on s’incline. Un seul exemple de subtilité à la Delcuvellerie : insinuer un parallèle qui, musicalement, tient la route entre un appel à la prière d’un muezzin d’Istanbul et une œuvre savante de Purcell : il faut le faire !
Puis vient cette confession intime qui n’a rien à voir avec l’exhibitionnisme «cheap» de la téléréalité ou de certains romans à la mode : la révélation d’un drame intime où père, mère et fils (Jacques et ses parents) sont liés de façon tragique. La subtilité de l’analyse, la mise à distance de l’émotion, qui en rejaillit plus forte, font de cet album familial l’équivalent théâtral du fameux « Les mots » de Sartre. Rien que ce « mouvement » vaut le déplacement et mériterait d’être isolé, un peu comme dans la longue épopée de Rwanda1994, la Cantate de Bisesero a pu cheminer seule, pour témoigner de tout le drame.
Puis vient l’entracte. La deuxième partie du projet part en force avec la confession impudique d’héroïnes du Marquis de Sade : une confrontation inouïe de deux femmes d’un cynisme total avec de temps à autre l’intervention des « jumeaux », dédoublés, le moi et le surmoi de Delcuvellerie : une ombre d’autoportrait cynique avec une percée marxiste : et si le « sadisme » trouvait sa réalisation suprême dans l’embargo économique voulu par les Américains pour mettre Saddam Hussein à genoux ? Là, maître Jacques, prêche pour une chapelle un peu étroite et sa métaphore se fait un peu lourde. L’esprit fin vire propagandiste là où les faits parlent d’eux-mêmes contre la politique américaine dans cette région du monde.
La suite (et quasi fin) nous a déçus : l’hommage à Brecht, via un extrait de La Mère, une des grandes mises en scènes « historiques de Delcuvellerie, tourne ici à la farce via un incompréhensible ballet d’angelots kitch. Tout comme le bref final en échappée jolie mais incongrue dans le monde idyllique du douanier Rousseau : l’homo sapiens ressuscité dans une nature d’avant le péché originel ? Pas très convaincante, pour moi, cette « chute ».
Reste que cet Uomo di meno est une énorme machine à rêver, pense, jouir, comme seul le théâtre vivant peut le permettre : l’œuvre et son créateur méritent un immense respect et un énorme coup de chapeau. Respect face au culot de la pensée, à la beauté visuelle et musicale de l’ensemble, au boulot ( y compris physique) accompli, à l’ambition encyclopédique du projet. Coup de chapeau à son art de mettre en scène des acteurs qu’il faudrait tous citer, tant il les fait jouer « juste » même dans leurs excès. Le duo de Jacques Delcuvellerie avec Alexandre Trocki est magistral. La jeune Valentine Gérard, dans le rôle très caricatural de la « bimbo » rubénienne et sadienne parvient à éviter le piège de la vulgarité : une intelligence aigüe dans un corps plantureux. Transcendantes aussi, Sophie Kokaj, d’une dignité à fleur de peau dans le rôle de la mère ou Francine Landrain, incarnant tour à tour Pasolini et une confidente sadienne. Ils sont tous « hors limites », non seulement les acteurs mais tous les participants, Johan et Johanna Daenen, scénographes, sculpteurs d’espaces, aidés par les lumières de Marc Defrise, la structure musicale de Jean-Pierre Urbano ou les vidéos de Marie-France Collard. Que ces mordus d’un théâtre « total », engagé, fort jouent 10 jours d’affilée, un spectacle de 7h qui se termine 6 fois à trois heures du matin ajoute un côté « sportif » qu’on ne retrouve qu’à Avignon (et encore 10 jours de suite 7 h, record battu).Saluons donc la performance physique, en plus.
Le spectacle sera repris la saison prochaine au Théâtre de la Place à Liège. Sa durée le destine à un public de passionnés ou de professionnels du spectacle.
Premier volet de "Fare Thee Well Tovarich Homo Sapiens
Jacques Delcuvellerie et Sophie Kokaj (c) Lou Hérion: Mère et fils

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