Les derniers doutes sur le résultat final du Concours Reine Elisabeth 2010 sont levés: le jury a confirmé les deux favoris du public (et des critiques) à la première place ( le Russe Denis Kozhukhin) et deuxième ( le Bulgare Evgueni Bozhanov).
Dès les demi-finales, où les concurrents s’affrontent dans un récital et dans un concerto de Mozart, deux personnalités musicales très opposées, mais d’un talent pratiquement équivalent, dominaient le lot des 24 demi-finalistes. Le Bulgare Evgueni Bozhanov (26 ans) et le Russe Denis Khozukhin (23 ans) avaient à la fois le bagage technique, la maturité émotionnelle, un « son » très personnel et des nerfs solides. Et aucun des deux n’a faibli, en finales, laissant des moments inoubliables dans nos mémoires.
(que nous pourrons retrouver, dès samedi prochain, 6 juin dans un coffret du concours chez nos disquaires).
La veille, Evgueni Bozhanov nous avait impressionné par ses capacités expressives (dans une sonate de Beethoven, pleine de surprises rythmiques, un imposé « dicté » subtilement à l’orchestre et un Rachmaninov 2 -tre concerto de vainqueur- d’ne fluidité au charme fou). Tout comme on retient, de la session 2007, la Russe Anna Vinnitskaya… et Plamena Mangova, bulgare, comme Evgueni Bozhanov, on retiendra sans doute, de 2010, ce duel, à armes égales, de deux grands musiciens: Kozhukin et Bozhanov.Etrange récidive ce duo russo-bulgare, au sommet de la qualité.
Pour le reste, je suis personnellement heureux que le jury ait confirmé les meilleurs « musiciens », à la fois les plus mûrs, les plus inventifs et les plus audacieux. C’est une des raisons, sans doute, du classement à la troisième place du Hollandais Hannes Minnaar, jouant à (l’heureuse) surprise générale, un concerto de Saint-Saëns, le 5è, un peu désuet dans sa partie orchestrale,mais interprété avec une telle élégance et une sonorité si rayonnante par le jeune Hollandais qu’il valait ce coup de chapeau des spécialistes. Ce Hollandais comprend merveilleusement la musique française, preuve en demi-finales par d’éblouissants Miroirs de Ravel.
Or beaucoup des choix des membres du jury -pas toujours compris par une partie des spectateurs et de la critique- viennent du fait que, désormais, ils sont les mêmes jurés en demi-finales et en finales. D’où la capacité de pardonner une prestation un peu faible en finale si le concurrent a brillé en demi-finales. Cela explique au moins deux places: la 4è de Yuri Favorin, le plus inventif de tous, véritable tête chercheuse, stupéfiant en demi-finales, noyé par l’orchestre le premier jour de la finale. Et la 6è place de KIM Da Sol, mon Coréen favori, en demi-finales, lui aussi en difficulté le premier jour de la finale, dans le 1er concerto de Brahms, victime de la chaleur ou de l’orchestre, ou de lui-même, allez savoir. La « récupération » de ces deux beaux musiciens explique sans doute pourquoi on ne retrouve pas, dans les 6 lauréats, le Japonais Takashi Sato, un virtuose de presque 27 ans, qui m’avait impressionné en demi-finales et (un peu) déçu en finale, dans sa sonate de Schubert, sur laquelle il avait beaucoup misé (40 mn face aux 20 mn, rythmées et juvéniles, du premier concerto de Prokofiev).
Je trouve par contre parfaitement justifiée la 5è place de Kim Tae-Jung, qui a confirmé, en finales, notamment dans le 1er concerto de Brahms, qu’il avait une manière de faire « chanter » son piano, au-dessus de la moyenne.
Chaque spectateur du Reine Elisabeth, à la fin du concours, a une liste de 8 candidats dont il se demande qui le jury éliminera. Pour moi, comme pour beaucoup d’autres critiques (surtout francophones) Takashi Sato, le Japonais, méritait d’être lauréat. Le jury en a décidé autrement, dans sa majorité de « sages ». L’essentiel est qu’il ait mis en tête les deux meilleurs, suivis de deux têtes chercheuses, sans céder au » jeunisme » (aucun des 19-20 ans n’est lauréat, même si deux avaient, pour leur âge, un joli potentiel). Pas mal quand même, au total. Bravo le jury!
Christian Jade




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