Deux grandes ambitions s’affrontent ce soir: la Coréenne KIM Kyu Yeon (24 ans) et le Bulgare Evgeni Bozhanov (26 ans) avec deux concertos de «vainqueurs»: le 2è de Prokofiev et le 2è de Rachmaninov.
Il est rare que les candidats confirment à ce point leurs forces et leurs faiblesses des demi-finales. Nous pressentions un duel inégal entre une Coréenne, KIM Kyu Yeon, à la palette sonore un peu mince et un des grands favoris, le Bulgare Evgueni Bozhanov, dont la gamme de couleurs, de rythmes et d’intelligence musicale est au-dessus du «peloton» des concurrents.
KIM Kyu Yeon, la percussion sans les couleurs.
La soirée de finale confirme ce que nous écrivions d’elle ce soir avant l’épreuve (voir ci-dessous)
«Son programme de finales me semble follement ambitieux. La 31è sonate de Beethoven et le 2è concerto de Prokofiev: présenter, la même soirée, deux œuvres aussi redoutables, par les difficultés techniques et surtout expressives (en plus d’un imposé appris en une semaine) relève d’une belle ambition, de style «quitte ou double».On souhaite que la fortune sourie à cette audacieuse.».
De fait la jeune femme a mal mesuré ses forces et a vu trop grand. Sa 31è sonate de Beethoven a alterné le meilleur et le pire: un jeu inégal avec de jolies trouvailles de détail gommées par une absence de maîtrise de l’ensemble et d’homogénéité dans le jeu.
L’imposé de JEON Minje a confirmé cette tendance à l’inégalité de jeu. Elle est présente dans les percussions et, partiellement, dans les rares «cadences» rêveuses. Mais elle a de la peine à imposer sa volonté à l’orchestre, par manque de vision globale.
Le concerto n°2 de Prokofiev a porté bonheur à quelques grands du concours, de Malcolm Frager à Anna Vinnitskaya, en passant par un membre du jury, Abdel Rahman El Basha ou encore Severin von Eckhardstein. Kim Kyu Yeon a pour elle une folle énergie qui rend bien compte du côté fortement percussif de l’ensemble et une sensibilité qui éclaire parfois les passages les plus romantiques. Mais c’est le fil rouge entre ces -divers climats qui fait défaut.
Evgueni Bozhanov, le maître du jeu musical.
Il a comblé toutes mes attentes basées sur des demi-finales éblouissantes (voir ci-dessous), en gommant, fort intelligemment, les petits reproches de cabotinage : calme, maîtrise, on n’a eu d’yeux que pour la musique.
«Son programme de finaliste est à son image:
-La 18è sonate de Beethoven sera l’occasion de faire valoir toute sa palette de musicien.
-Le 2è de Rachmaninov sera un exercice de virtuosité d’autant plus convaincant s’il rallie, comme en demi-finales, l’orchestre à sa cause.
-Quant à l’imposé, il devrait servir à nous surprendre par les trouvailles de son imagination».
C’était mon pronostic avant l’épreuve
De fait, il a fait valoir toute sa palette de musicien dans la 18è sonate de Beethoven, d’un dramatisme contrôlé, respectant tous les climats sonores avec une souplesse de rythmes et une variété de couleurs bouleversantes.
Dès la première note de l’imposé, il défie la masse sonore de l’orchestre et il ne cessera de dialoguer avec lui, non seulement à égalité sonore mais surtout par une capacité expressive de tous les instants. Les rares «cadenze» solitaires ont bien mis en valeur les trouvailles de son imagination. Il habite de sa sensibilité tout ce qu’il touche.
Enfin le fameux Rachmaninov 2 l’a non seulement vu en parfaite connivence avec l’orchestre et sa chef, Marin Alsop² mais a porté à son comble ses qualités. Tout y est: la variété des rythmes, la capacité de respirer à l’intérieur de ces longues phrases, la subtilité fascinante du doigté et cette élégance de ne jamais «en remettre» dans une virtuosité devenue naturelle. L’œuvre nous est servie dans sa vérité d’origine avec un charme contemporain.
Le «Roi Evgueni» a conquis le public bruxellois qui lui a réservé une longue et inhabituelle «standing ovation». Au vu des demi-finales, un dauphin d’allure débonnaire, le jeune Russe Denis Kozhukhin (23 ans) est le seul à pouvoir encore lui ravir la couronne.
Kim Kyu Yeon (Corée du sud, 24 ans) - (c) Benoit Matterne
Mes impressions de demi-finales
KIM, Kyu Yeon (Corée, 24 ans), commence son récital par un imposé de J.L. Fafchamps qui sonne avec douceur et délicatesse puis dans les parties plus rapides. elle s’intéresse à la précision du rythme, elle dégage des contrastes personnels plutôt que d’essayer de nous éblouir par des courses de vitesse ou de décibels. Cette musicienne raffinée nous plonge dans une sonate de Haydn d’une clarté de style et d’une élégance sonore séduisantes. Je l’ai trouvée un peu trop «classique», dans Kreisleiriana de Schumann, avec une palette sonore un peu mince pour en rendre le romantisme (mais avec un final éblouissant).
NB : pas entendu en salle un très joli concerto de Mozart. Pas d’avis à donner sur une simple écoute radio.
Son programme de finales me semble follement ambitieux
- La 31è sonate de Beethoven et le 2è concerto de Prokofiev : présenter la même soirée deux œuvres aussi redoutables, par les difficultés techniques et surtout expressives (en plus d’un imposé appris en une semaine) relève d’une belle ambition, de style «quitte ou double».
On souhaite que la fortune sourie à cette audacieuse.
Evgeni Bozhanov (Bulgarie, 26 ans) - (c) Benoit Matterne
Evgeni Bozhanov (Bulgarie, 26 ans) est un candidat hors normes, légèrement cabotin mais capable d’une invention sonore quasi permanente. Avec sa technique et son expressivité il parvient à tirer d’une sonate de jeunesse de Mozart, de l’imposé de Fafchamps, d’une sonate ou d’un nocturne de Schubert des sonorités exceptionnelles, des trouvailles stylistiques qui impressionnent. A l’écoute, il est le plus fort du « tournoi ». A le voir, (y compris dans l’allongement « maniériste » de certaines phrases musicales), on est un rien perturbé. Mais quel beau concert!
- Dans le 17è concerto de Mozart on sort de la norme pour pénétrer dans un univers d’imagination qui transcende le classique «Mozart de concert» pour entrer dans l’invention perpétuelle. Il parvient à entraîner l’orchestre dans son jeu au point que les solistes sont à l’affût de ses moindres impulsions, ravis de jouer, à l’unisson de ce grand imaginatif, qui recrée un Mozart espiègle et dynamique.
Son programme de finaliste est à son image :
-La 18è sonate de Beethoven sera l’occasion de faire valoir toute sa palette de musicien.
-Le 2è de Rachmaninov sera un exercice de virtuosité d’autant plus convaincant s’il rallie, comme en demi-finales, l’orchestre à sa cause.
-Quant à l’imposé, il devrait servir à nous surprendre par les trouvailles de son imagination.
Christian Jade

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