Amour/haine, père/fils:des passions trash. Un must liégeois
Mardi 28 septembre 2010
La vie est un rêve. Calderon (c) Anoek LuytenCritique:****
Calderon est rarement joué chez nous alors sa pièce la plus célèbre, La Vie est un songe », qui fit s’interroger Freud, Lacan et Pasolini, est aussi connue en Espagne qu’ Hamlet de Shakespeare en Angleterre ou le Don Juan de Molière en France.
Elle est réputée « injouable », parce qu’elle mêle, à sa façon baroque, plusieurs intrigues parallèles, un peu entremêlées, avec des interrogations sur le bien et le mal ou sur la réalité de la vie humaine. Mais à Liège, le metteur en scène bulgare Galin Stoiev lui donne une belle clarté de ligne.
Il y a deux victimes dans cette histoire : le jeune Sigismond, condamné, dès sa naissance, par son père, le Roi de Pologne Basile, à croupir en prison parce qu’un astrologue a prédit et la mort de la mère (morte en couches) et l’assassinat du père par son enfant « sauvage ».
Autre souffre- douleur : la jeune Rosaura, victime et d’un père, qui ne veut pas la reconnaître et d’un amant qui l’a abandonnée. Pour corser le tout son père, Clothalde, est aussi le geôlier de Sigismond, ce qui ne portera bonheur ni à l’un ni à l’autre.
Ajoutez que le nœud de l’intrigue est une épreuve de vérité, voulue par le Roi Basile, qui drogue son fils et l’amène à la Cour de Pologne pour vérifier s’il est vraiment resté « sauvage ». Or Sigismond, emporté par la colère tue un serviteur. Retour immédiat en prison où on lui fait croire que tout ce qu’il a vécu est un « rêve ».
Ce balancement entre rêve et réalité est le noyau central d’une pièce qui, tirée d’un conte des Mille et une Nuits, rappelle aussi le « destin », la fatalité, acteur majeur de la tragédie grecque. Freud et Lacan se sont emparés de la pièce, qui anticipe sur leurs théories du rêve et du refoulé. Pasolini, lui, s’est intéressé, dans sa pièce Calderon , à l’aspect « politique » puisque c’est finalement le peuple qui se révolte pour porter Sigismond au pouvoir.
Un feuilleté d’intrigues autour d’un enfant sauvage.
Ce joli feuilleté d’intrigues et de mystères pourrait nous égarer ou nous paraître lourd ou « dépassé ». Or Galin Stoeiv nous en livre une version «moderne», sans l’ombre d’une référence vestimentaire ou scénographique au passé baroque. Sans référence trop précise non plus au présent sauf la présence discrète de minuscules vidéos, lorsque se produit une révolution du peuple. Le grand espace, dominé par une cage de verre symbolisant l’enfermement de l’enfant sauvage, permet d’établir les rapports de force entre personnages, qui varient constamment avec leurs surprises, révélations et coups de théâtre. Le personnage de Clairon, le froussard de la distribution, permet d’alléger la pâte avec du rire et de la dérision, contre-point comique, classique dans le théâtre baroque. Le texte, traduit et modernisé par Denise Laroutis, permet à de fabuleux acteurs de donner une justesse de ton constante à l’ensemble. Fabrice Adde y prête son grand corps douloureux et sa présence verbale d’écorché vif à « l’enfant sauvage » Sigismond, finalement converti à la sagesse. On avait déjà pu apprécier son talent dans Jeunesse blessée de Falk Richter, au National et au cinéma, dans Eldorado de Bouli Lanners. La « révélation » nous vient de l’actrice d’origine argentine Millaray Lobos Garcia : une Rosaura d’une intensité dramatique fulgurante et …sans pathos : sublime, cette élève d’Eric Lacascade, le meilleur défenseur de Tchekov et Gorki en France.
Le reste de la troupe, dont l’excellent Vincent Lecuyer, en Roi Basile, s’impose en douceur, sans forcer, au service d’une pièce rendue contemporaine par la beauté du verbe et la simplicité géniale de la mise en scène de Galin Stoiev.
La vie est un rêve, de Calderon, m.e.s Galin Stoiev****
A voir à Liège, au Théâtre de la Place jusqu’à ce vendredi 1er octobre. Infos: www.theatredelaplace.be
(Dans le cadre du programme Prospero, aussi visible à Genève, Rennes, St Etienne et Amiens.)
Christian Jade (RTBF.be)

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