«Semiramide ». Voix ravageuses, décor ravagé, Zedda super Maestro .
Mercredi 29 décembre 2010
Mettre en scène Semiramide de Rossini est un pari redoutable, par sa longueur et ses nombreux changements de lieu. En Belgique même les versions orchestrales raccourcies sont rares. C’est donc un beau défi que relève le Vlaamse Opera en risquant la version scénique intégrale.
Critique : ***
Prestation musicale: ****
Mise en scène : **
Pouvoir et inceste
Semiramide, reine mythique de Babylone, voluptueuse et conquérante, a assassiné le Roi Ninus, son époux et devient amoureuse sans le savoir de son fils, un général scythe, Arsace. Thème œdipien. Ajoutez une lutte pour le pouvoir entre le prince Assur, complice du meurtre du Roi et Arsace, le fils, finalement reconnu de Semiramide. Le tout dans le tombeau du défunt : un duel dont la victime est Semiramide elle-même. Au total, un mélo, romantique à souhait, entre tragédie grecque et lutte de pouvoir shakespearienne. Mais quel beau mélo et quelle partition sublime d’un Rossini au sommet de sa forme italienne, en 1823, juste avant son départ à Paris.
Zedda super-Maestro
Alors oui c’est un peu long en version intégrale, 4H15+entracte, mais il y a un magicien au pupitre, Maestro Zedda, directeur du festival rossinien de Pesaro. Les habitués de l’Opéra de Liège l’ont vu souvent, invité par Jean-Louis Grinda, notamment dans une version concert de Sémiramide en 2001 !
Il faut voir Alberto Zedda, ce jeune homme de 82 ans, emporter l’orchestre de l’Opéra des Flandres vers des sommets de douceur mélodique, l’œil pétillant de malice, fixé avec amour sur ses chanteurs pour accorder la fosse et la scène. Quant on est à trois mètres du maître, on subit un effet fascination intense à voir tant d’intelligence souriante diriger avec tant d’élégance des chanteurs qu’il rassure et porte à leur plus haut niveau.
Une distribution royale, un orchestre sous le charme.
Prenez la jeune soprano grecque Myrto Papatanasiu, beau timbre, parfois un peu fragile dans les hyper aigus colorature ou les redoutables changements de registre de Semiramide : Zedda la soutient, d’inflexion en inflexion, attentif et rassurant, la menant en douceur vers la quasi perfection. Rarement vu d’aussi près un tel exercice de Pygmalion qui vous transfigure sa disciple en princesse du bel canto. La mezzo suédoise Ann Hallenbergh en Arsace est encore plus convaincante, de bout en bout : maîtrise totale de tous les registres, calme olympien, et merveilleuse coordination avec sa partenaire pour les deux célèbres duos sublimes, un par acte. Les amateurs d’un certain âge se souviennent des duels inouïs entre Maryline Horne et Joan Sutherland ou entre Maryline Horne et Montserrat Caballé, gravés sur CD et d’ailleurs présents sur « You Tube ». Eh bien, dans la salle de l’Opéra d’Anvers, les deux duellistes n’étaient pas loin de cette qualité d’émotion. Quant au baryton autrichien Josef Wagner en Assur, stupéfiant de maîtrise vocale et de présence scénique malgré le crane d’œuf dont l’a affublé le metteur en scène anglais Nigel Lowery, il complète admirablement un trio magistral. Le reste de la distribution est à la hauteur du défi et les chœurs sont vocalement emportés par le mouvement d’excellence, eux aussi guidés au doigt et à l’œil par Alberto Zedda.
Nigel Lowery : intentions louables, réussite mitigée.
Reste la mise en scène de l’Anglais Nigel Lowery, plus encombrante qu’efficace. Il avait excellé, l’an dernier dans un Candide de Bernstein d’un humour délicieux, sautillant, efficace. Ici, on comprend bien l’idée centrale : les fameux jardins suspendus de Babylone deviennent le palais ravagé de Saddam Hussein. Mais cette actualisation de la lutte pour le pouvoir …mondial tient mal la route, notamment par le traitement du chœur, omniprésent et aux transformations vestimentaires curieuses, par un décor un peu « cheap » et par l’omniprésence d’un rideau de scène coulissant qui n’aide pas à la compréhension de l’intrigue. Une réussite comme l’évocation en vidéo de l’assassinat du Roi Ninus n’efface pas l’impression d’ensemble d’incohérence. Certes le jeu était difficile- opéra touffus, long et sinueux, mais entre l’excellence de la distribution et de la conduite musicale et la relative inefficacité du visuel, le spectateur subit un grand écart, qui tourne plutôt bien. Malgré ses défauts, il faut aller voir cette Semiramide à Gand du 8 au 19 janvier : une œuvre rare et musicalement hors normes.
Semiramide, de Rossini, dirigée par Alberto Zedda ; mise en scène de Nigel Lowery.
Opéra de Gand, du 8 au 17 janvier.
Christian Jade (RTBF.be)
Ce texte (abrégé) a été diffusé, le 29 décembre sur100,7.lu, la radio culturelle luxembourgeoise équivalent de Klara ou Musiq 3).
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