De Juan Mayorga, on ne connaissait guère que le très beau Hamelin, avec en toile de fond le thème de la pédophilie. Himmelweg, applique ce savant mélange d’émotion et de raisonnement, à la propagande nazie de camouflage du génocide juif
"Himmelweg". J. Mayorga. m.e.s Jasmina Douieb .D.R
Critique : ****
Un homme nous accueille, assis en bord de scène : il nous plonge doucement dans un passé qui le tourmente et qu’il dira d’une belle voix grave, ponctuée de silences : introduction « mezzo voce » de l’excellent Jean-Marc Delhausse. Ce petit homme banal, a visité, au service de la Croix-Rouge, un camp de concentration, qui ressemble étrangement à celui de Terezine, vitrine de la propagande allemande, où les visiteurs pouvaient voir des juifs « heureux », bien traités et pouvant mener un vie normale. Les enfants jouaient à la toupie ou à la poupée, des amoureux se disputaient et un vieux juif charmant mais curieusement boiteux était le bourgmestre de ce village heureux. Son guide : le chef du camp, un commandant cultivé, citant Shakespeare, Calderon, Spinoza et Aristote et minimisant la « guerre civile européenne » qui devait enfanter une paix définitive. Petit détail, que se reproche l’ancien inspecteur : il n’a pas osé pousser la porte de « l’infirmerie », baptisée Himmelweg, « chemin du Ciel ». Or derrière cette porte, il n’aurait pas trouvé des malades mais un four crématoire vide, alimenté chaque matin à 6h par un train transportant sa masse de condamnés. Trop tard mais le regret le taraude.
Ce récit tout sobre sera repris, comme une partition musicale, avec thème et variations, sous diverses formes.
D’abord dans une vidéo, simple, efficace, aux couleur pastel de Sébastien Fernandez, nous plongera, en flash back, dans le village idyllique : on voit et vit sur l’écran, la fraîcheur délicieuse des enfants et des amoureux et l’ombre inquiétante de la gare.
Habile cette vidéo, qui nous rappelle que toute propagande (nazie…mais aussi contemporaine, démocratique ou pas) passe par l’image. Habile aussi puisqu’elle évite une énorme distribution onéreuse là où trois acteurs « live »suffisent à faire passer l’horreur, sans emphase.
La partie centrale nous plonge dans la fabrication du mensonge, dans sa mise en scène : c’est pratiquement un solo éblouissant de Michelangelo Marchese en commandant du camp, terrifiant de mauvaise foi, assis à son petit bureau ou parcourant le plateau. Il nous explique avec passion qu’il lui suffit de 100 acteurs bien dressés pour donner l’illusion d’une vie à ce village. Il nous explique et sa philosophie et ses trucages « presque sincères » ; on assiste à ses colères homériques quand les acteurs on mal joué, mettant en danger la vraisemblance de sa mise en scène pour l’inspecteur. Avec le modeste bourgmestre juif, Luc Van Grunderbeek, chargé de lui fournir ces fameux 100 acteurs, pas un de plus, suffisants pour cacher la disparition de tous les autres ! On le voit pris dans un piège infernal auquel il ne pourra échapper.
Au total un texte théâtral qui pose des problèmes et heureusement ne donne pas les réponses ; On n’est pas dans un théâtre d’engagement à sens unique. On découvre, miroir tendu au spectateur, la faiblesse de chacun face à une comédie sociale et à un pouvoir bien organisé qui rend impuissants les faibles, inutiles les individus de bonne volonté et presque fous les rouages consentants du pouvoir hiérarchique aveugle.
Le miracle c’est un texte limpide, dégraissé de tout pathos et velléité démonstrative, que la mise en scène de Jasmina Douieb porte à sa juste incandescence, résolvant par une vidéo habile et touchante, quantité de problèmes techniques La direction d’acteurs rend à chacun sa musique intime avec une interprétation « soudée » de trois excellents comédiens, dont le fulgurant Michelangelo Marchese qui signe là, avec le directeur du camp, un des rôles de sa vie .
Un des spectacles incontournables de l’année.
L’Atelier 210 est en train de réussir une « grande » saison (just great !) et le Rideau de Bruxelles, qui a lancé Mayorga avec Hamelin, a offert son partenariat à la réussite d’une belle entreprise.
Himmelweg, de Juan Mayorga, m.e.s Jasmina Douieb jusqu’au 26 février
Info : www.atelier210.be
Christian Jade (RTBF.be)

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