Mohammed Ouachen est le remarquable interprète belge du fameux, « Djurdjurassique bled » de l’humoriste algérien Fellag, adapté pour lui par le metteur en scène David Strosberg. Il remet ça, mais sur un texte de Philippe Blasband, Rue du Croissant. A nouveau une performance éblouissante: évoquer la variété d’une rue de Forest en un puzzle bigarré de 40 personnages: drôle, subtil, émouvant.
Rue du Croissant". Philippe Blasband/Mohammed Ouachen (c)Koen Broos
Critique:****
Tout commence par les confidences d’un chat, Tchoupi, réveillé par « le cri d’un humain » alors que ce pauvre petit châtré n’a qu’un but dans la vie: manger et dormir.
Il faut voir avec quelle pêche et quelle économie de moyens Mohammed Ouachen esquisse ce chat en deux mouvements des bras étirés puis repliés et une joyeuse mimique. Accroche parfaite qui définit le « la « de l’ensemble: un petit roman policier autour de ce « cri » mystérieux entendu par une quarantaine de témoins, peu sûrs mais qui se décrivent dans leurs passions, leurs contradictions, leurs préjugés, leur joie de vivre aussi et leurs espérances/désespérances.
Un récit éclaté, un très bon Blasband, conteur-né, qui va à l’essentiel. Encore fallait-il rassembler subtilement ce puzzle. Le merveilleux « faufilage » de ce microcosme par le talent de Mohammed Ouchen guidé par l’oeil extérieur de David Strosberg font merveille. Le passage d’un personnage à l’autre se fait sans cabotinage et sans le moindre changement de vêtement. A peine change-t-il un peu sa voix pour les personnages féminins ou quelques étrangers, sans forcer le trait ou l’accent. Les passages d’un sujet à l’autre pour dessiner la fresque d’un humanité bigarrée se font au quart de tour, dans un rythme subtil, avec parfois des respirations musicales ou dansées ( quelle souplesse, le Mohammed!) qui transforment ce beau texte en récit de 1001 nuits en plein Bruxelles multiculturel. Ajoutez les lumières parfaitement dosées de Reynaldo Rampersad et vous aurez un spectacle drôle et profond à la fois, qui vous laisse un vrai bonheur: l’impression d’avoir ri dans la légéreté d’une langue, entre Queneau et Pérec grâce à l’élégance d’un interprète inspiré.
Rue du Croissant, aux Tanneurs jusqu’au 5 février. Info: www.lestanneurs.be
-Au KVS du 16 au 27 /02 (horaire variable, en français , surtitré en flamand) . Info: www.kvs.be
De Juan Mayorga, on ne connaissait guère que le très beau Hamelin, avec en toile de fond le thème de la pédophilie. Himmelweg, applique ce savant mélange d’émotion et de raisonnement, à la propagande nazie de camouflage du génocide juif
"Himmelweg". J. Mayorga. m.e.s Jasmina Douieb .D.R
Critique : ****
Un homme nous accueille, assis en bord de scène : il nous plonge doucement dans un passé qui le tourmente et qu’il dira d’une belle voix grave, ponctuée de silences : introduction « mezzo voce » de l’excellent Jean-Marc Delhausse. Ce petit homme banal, a visité, au service de la Croix-Rouge, un camp de concentration, qui ressemble étrangement à celui de Terezine, vitrine de la propagande allemande, où les visiteurs pouvaient voir des juifs « heureux », bien traités et pouvant mener un vie normale. Les enfants jouaient à la toupie ou à la poupée, des amoureux se disputaient et un vieux juif charmant mais curieusement boiteux était le bourgmestre de ce village heureux. Son guide : le chef du camp, un commandant cultivé, citant Shakespeare, Calderon, Spinoza et Aristote et minimisant la « guerre civile européenne » qui devait enfanter une paix définitive. Petit détail, que se reproche l’ancien inspecteur : il n’a pas osé pousser la porte de « l’infirmerie », baptisée Himmelweg, « chemin du Ciel ». Or derrière cette porte, il n’aurait pas trouvé des malades mais un four crématoire vide, alimenté chaque matin à 6h par un train transportant sa masse de condamnés. Trop tard mais le regret le taraude.
Ce récit tout sobre sera repris, comme une partition musicale, avec thème et variations, sous diverses formes.
D’abord dans une vidéo, simple, efficace, aux couleur pastel de Sébastien Fernandez, nous plongera, en flash back, dans le village idyllique : on voit et vit sur l’écran, la fraîcheur délicieuse des enfants et des amoureux et l’ombre inquiétante de la gare.
Habile cette vidéo, qui nous rappelle que toute propagande (nazie…mais aussi contemporaine, démocratique ou pas) passe par l’image. Habile aussi puisqu’elle évite une énorme distribution onéreuse là où trois acteurs « live »suffisent à faire passer l’horreur, sans emphase.
La partie centrale nous plonge dans la fabrication du mensonge, dans sa mise en scène : c’est pratiquement un solo éblouissant de Michelangelo Marchese en commandant du camp, terrifiant de mauvaise foi, assis à son petit bureau ou parcourant le plateau. Il nous explique avec passion qu’il lui suffit de 100 acteurs bien dressés pour donner l’illusion d’une vie à ce village. Il nous explique et sa philosophie et ses trucages « presque sincères » ; on assiste à ses colères homériques quand les acteurs on mal joué, mettant en danger la vraisemblance de sa mise en scène pour l’inspecteur. Avec le modeste bourgmestre juif, Luc Van Grunderbeek, chargé de lui fournir ces fameux 100 acteurs, pas un de plus, suffisants pour cacher la disparition de tous les autres ! On le voit pris dans un piège infernal auquel il ne pourra échapper.
Au total un texte théâtral qui pose des problèmes et heureusement ne donne pas les réponses ; On n’est pas dans un théâtre d’engagement à sens unique. On découvre, miroir tendu au spectateur, la faiblesse de chacun face à une comédie sociale et à un pouvoir bien organisé qui rend impuissants les faibles, inutiles les individus de bonne volonté et presque fous les rouages consentants du pouvoir hiérarchique aveugle.
Le miracle c’est un texte limpide, dégraissé de tout pathos et velléité démonstrative, que la mise en scène de Jasmina Douieb porte à sa juste incandescence, résolvant par une vidéo habile et touchante, quantité de problèmes techniques La direction d’acteurs rend à chacun sa musique intime avec une interprétation « soudée » de trois excellents comédiens, dont le fulgurant Michelangelo Marchese qui signe là, avec le directeur du camp, un des rôles de sa vie .
Un des spectacles incontournables de l’année.
L’Atelier 210 est en train de réussir une « grande » saison (just great !) et le Rideau de Bruxelles, qui a lancé Mayorga avec Hamelin, a offert son partenariat à la réussite d’une belle entreprise.
Himmelweg, de Juan Mayorga, m.e.s Jasmina Douieb jusqu’au 26 février
Parsifal, le dernier opéra de Wagner, est souvent joué à Pâques puisque cet hommage aux chevaliers du Graal est aussi un hommage au Vendredi Saint. La version qu’en donne Roméo Castellucci, à La Monnaie, à Bruxelles se veut indépendante de toute tradition, chrétienne, païenne ou bouddhique : l’homme est au centre, avec ses contradictions.
Parsifal. R. Wagner, m.e.s R. Castellucci (c) Bernd Uhlig
Critique: ***
Metteur en scène de théâtre, réputé radical, Roméo Castellucci a assumé des mises en scènes dépouillées, fortes, agressives. Entre autres, des versions inattendues de Shakespeare (Hamlet, Julius Caesar), Dante (Le Paradis, l’Enfer, Le Purgatoire) ou encore Céline (Voyage au bout de la nuit) : autant de coups de poing par rapport à la tradition. Le texte, remanié, malaxé, parfois détruit, est creusé dans ses profondeurs pour livrer des images fortes puisées dans un univers subconscient, cruel et splendide.
S’attaquant pour la première fois à un opéra, pas le moindre, «Parsifal » l’ultime œuvre de Wagner, Castellucci pratique de même sur le fond idéologique, chrétien, païen, voire bouddhique du texte wagnérien. Il le renie. Seul problème, qui pourra heurter certains habitués d’une version classique de Wagner : les textes des chants wagnériens restent bien présents et sont, surtout au 3è acte, en forte discordance avec ce qu’on voit sur scène. Si au théâtre, on peut agir « d’après » Shakespeare ou « d’après » Dante et glisser un message contemporain, les textes de Wagner ont la vie dure.
Ni Graal, ni Christ, mais si près de Nietzsche et du serpent de la connaissance.
Et pourtant on finit par adhérer à cette version iconoclaste de Parsifal parce qu’à partir d’un postulat dérangeant (le « fatras mythologique » wagnérien est sans intérêt), il propose une logique qui tient le plus souvent la route. Il commence par projeter durant l’ouverture, sur le rideau de scène, le visage de Nietzche, qui a renié son amitié pour Wagner à cause du « virage chrétien » de Parsifal, qui revient sur l’acquis iconoclaste du Crépuscule des Dieux et du Ring en général. Nietzche : un excellent mentor pour justifier la « déchristianisation » de l’ensemble.
Et, toujours en ouverture, c’est le serpent de la connaissance qui surgit, près de l’oreille de Nietzsche, et plus tard le chien de l’instinct ou la beauté et l’amour de la femme qui font progresser Parsifal. Kundry n’est plus une sorcière aux mains de Klingsor mais l’initiatrice sublimée, à la fois mère et amante. Quant au thème du Graal, sensé contenir le sang du Christ, il est interprété comme une recherche du sens de la vie autour d’un objet, le Graal, vide de sens, au départ. L’important c’est que chacun lui donne un sens, pas le contenu christique préétabli. Parsifal, perdu, en quête d’identité, c’est donc « l’Homme » et c’est une femme, Kundry qui le mènera à la découverte de sa sexualité et de son identité.
Parsifal. 1er acte: la forêt (c) Bernd Uhlig
Un Graal féminisé
Le sang, autre thème central polémique, n’est pour Castellucci ni le sang du Christ, ni celui qui fonde la race aryenne supérieure, comme les dérives nazies de l’œuvre l’ont suggéré. C’est le sang de la femme, mère et génitrice et Amfortas blessé subit des souffrances de femme. Voilà une féminisation de l’ensemble qui trouve son apogée dans l’acte 2 où dans le palais du magicien, Klingsor, le long baiser de Kundry à Parsifal lui révèle son « lien » à la femme, à la nature, à lui-même, dans un rituel chorégraphié, dans des teintes sadomasochistes.
Parsifal. 3è acte. La foule anonyme (c) Bernd Uhlig
La scénographie guide la démonstration.
Au premier acte, les protagonistes sont des guerriers en tenue de camouflage « para », presque invisibles, prisonniers de la nature, une forêt hyperréaliste qui cache opportunément le fameux Graal, l’épée et la croix. Personnellement j’ai eu de la peine à entrer dans cette forêt hyperréaliste mais ai adhéré à la scénographie du 2è acte, le cube blanc du Palais de Klingsor, traversé de blanches féminités et du 3è, qui voit les héros du Graal prisonniers de la Ville tentaculaire, qui submerge les héros devenus des fétus au milieu d’une masse de plus de 300 figurants.
Quant à la musique de Wagner, l’exceptionnel chef allemand Helmut Haenchen communique à l’orchestre et aux chœurs une énergie sans pathos, des rythmes lents ou rapides qui ne noient à aucun moment des chanteurs d’une qualité exceptionnelle. Inoubliable de tenue vocale et scénique la Kundry de la Suédoise Anna Larson, tout comme le Parsifal du jeune ténor américain Andrew Richards, enfant perdu à la voix d’or. Noble assurance de Jan Hendrik Rotering en Gurnemanz, humour ravageur et timbre éclatant de Tomas Tomason en Klingsor dédoublé et-clin d’œil- déguisé en chef d’orchestre,alors que Thomas Johannes Meyer défend avec délicatesse le martyr d’Amfortas.
Un tout grand Parsifal, qui peut heurter les puristes mais doit être vu par les fous de Wagner et les curieux de versions iconoclastes.
Parsifal de Wagner à la Monnaie jusqu’au 20 février. Info : www.lamonnaie.be
Christian Jade( RTBF.be)
Un résumé radio de cet article diffusé le mercredi 9, sur: www.100komma7.lu
Fabrice Murgia (26 ans), révélation 2010 pour son spectacle « Le chagrin des ogres », confirme à Liège et Bruxelles les espoirs mis en lui, avec Dieu est une DJ, de Falk Richter, un « road movie », où théâtre et cinéma se font concurrence.
Critique : ***
Une naissance difficile
Au départ, une volonté de Jean-Louis Colinet, directeur du Festival de Liège et du Théâtre National, de consacrer une trilogie à un de ses artistes associés, Falk Richter. Trois textes de Richter, mis en scène par Richter lui-même, Stanislas Nordey et …Fabrice Murgia. Fabrice hérite donc d’un texte de jeunesse de Richter, Dieu est un DJ, qui ne lui plaît qu’à moitié, avoue-t-il: le thème central de Richter, la téléréalité et ses excès l’inspiraient moins que la nouvelle donne : le mélange des mondes virtuels et réels auxquels tout jeune est confronté, via son ordinateur. Ajoutez la fascination grandissante de Murgia pour le cinéma, américain en particulier, Tarantino et ses excès, Lynch et ses froides cruautés. Et sa difficulté à accepter un texte théâtral qui ne soit pas totalement de lui. Et vous aurez quelques clés pour comprendre la pâte nouvelle, à la fois séduisante et pas tout à fait aboutie, vue à la première, à l’Ancre, à Charleroi.
Une réalisation « en progrès ».
Du texte de Richter, ce petit extrait, un vrai fil conducteur de l’ensemble : « Mais tu n’es pas vide, tes histoires et toutes les histoires que tu as lues et entendues se mêlent, se renouvellent en toi, et peu importe que tu les aies vraiment vécues ou simplement imaginées, cela ne fait soudain aucune différence de les avoir vécues, et c’est très, très agréable » Sur scène un acteur installé dans le fauteuil de Richter, devenu…cinéaste : l’excellent Vincent Hennebicq, incroyablement « cool » dans deux monologues qui ouvrent et ferment le spectacle. Il raconte les horreurs d’une relation confuse, violente, incestueuse avec une mère et un père caricaturés. Il y a là de la souffrance et de l’excès verbal, et dans les relations évoquées (réelles, imaginaires ?) et dans la confusion d’une (fausse ?) confession à rebondissements. Ajoutez le cadre de l’évocation, la fameuse « route 66 » de la Vallée de la mort », parcourue (réellement) par Richter et Murgia et d’où Murgia nous rapporte une « cadre » visuel, une vidéo aussi paisible que le récit théâtral est tourmenté. La tourmente la plus forte vient d’une relation agressive avec un personnage féminin, superbement incarné par Laura Sépul, installée dans une vieille bagnole américaine mythique. Là aussi ambiguïté à facettes puisqu’on passe du meurtre d’une call girl de série B à une relation (fantasmée ?) avec une jeune femme attendant un enfant. Accepté ou refusé, l’enfant ? Ce qui nous ramène au point de départ, Falk Richter (ou son double ?), être l’enfant non désiré d’une mère indifférente. Ajoutez un clin d’œil lorqu’une infirmière- journaliste-psychanalyste, pas présente mais filmée, tente de démêler l’écheveau embrouillé de l’intrigue avec des lumières « rationnelles » pas très convaincantes.
Concluons : une « installation » visuellement aboutie, avec une partition musicale bourrée de nostalgie des années 70 (David Bowie, par exemple), opposée au désert de la musique des années 80. Deux acteurs (Vincent Hennebicq et Laura Sépul) qui jouent « juste » un récit qui aurait pu tourner à l’emphase et au cabotinage. Mais un texte pas encore suffisamment clarifié par Murgia, laissé parfois à sa confuse logorrhée, au point de nous laisser parfois « au bord de la route ». Comme si Fabrice souffrait de n’avoir pu jouer sa réécriture du texte, « Ghost Road », faute d’accord de l’éditeur de l’oeuvre de Richter en français. A voir de toutes façons, comme une des suites (ou variations) au Chagrin des Ogres, où le réel et le virtuel explosent les catégories.