Sam Touzani dans "A portée de crachat" de Taher Najib (c) A Bienenstock
Se trouver une identité, quand on est Palestinien, né en Israël, n’est pas une sinécure. La pièce de Taher Najib aborde le sujet avec humour, cette politesse du désespoir. Une version belge nous en est proposée, jouée par Sam Touzani, mise en scène par Richard Kalisz.
Critique : **
Il est rare de voir un auteur palestinien écrire en hébreu pour un public juif d’Israël. Taher Najib, Palestinien de Galilée, acteur et écrivain, a été mis en scène en 2007 par un metteur en scène juif de gauche, Ofira Henig, à Tel Aviv. La pièce a voyagé à Ramallah, en arabe, puis a été invitée à Paris par Peter Brook, puis a tourné aux Etats-Unis. A présent, c’est l’explosion des adaptations françaises. A portée de crachat, se joue en effet simultanément dans la région parisienne, mise en scène par Laurent Fréchuret, directeur du Théâtre de Sartrouville et à Bruxelles, mis en scène par Richard Kalisz.
D’où vient ce succès ?
Je crois que la pièce pose, sans agressivité excessive mais avec un humour bienvenu, l’énorme malentendu d’être un exilé sur sa propre terre. Et comme tout dialogue politique entre Palestiniens et Juifs d’Israël semble voué à l’échec, la pièce permet au moins une amorce de dialogue citoyen sur un problème « miné » par plus de 60 ans de guerre et 2000 ans de malentendus.
Une double identité problématique
Histoire simple, linéaire : un acteur palestinien va jouer le rôle d’un guerrier à l’ancienne sur une scène de Ramallah, une ville survolée par les hélicoptères israéliens (images vidéo en renfort : dans ce cas le théâtre, pour moi, se suffit à lui-même). Problème: où commence la réalité, où se termine la fiction ? Avant d’aller jouer, l’acteur ne voit dans la rue que deux groupes de « cracheurs » qui se font face et s’affrontent à coups de crachats : c’est le seul jeu qu’ils ont trouvé pour passer l’ennui d’une vie sans avenir ; en même temps, le symbole est clair puisqu’en hébreu, affirme la traductrice, « cracher » et « tirer » ont la même racine. Et l’imitation de ces crachats obsessionnels tourne presque dans la bouche de Sam Touzani à la rafale de mitraillette. Très bon début, donc.
Le deuxième acte se déroule à Paris où l’acteur se délasse en compagnie de sa petite amie. L’occasion pour le metteur en scène Richard Kalisz de faire plaisir à son interprète, agile en one man show, en lui permettant une chorégraphie bien emmenée mais un peu facile de Singing in the rain, version palestinienne ou plutôt « touzanienne » . Cela délasse la salle mais « so what ? » par rapport à la pièce ?
La suite nous ramène au vrai sujet : le passage par le contrôle de l’aéroport parisien avec un « double passeport » difficile à défendre puisque ce Palestinien est plus que suspect d’avoir un passeport …israélien, alors qu’il voyage… la veille du 11 septembre. L’occasion d’un autre « excursus » du metteur en scène, qui nous projette pour la Xè fois, les tours de New York, pénétrées par les avions terroristes. Les versions antérieures et apparemment la version parisienne actuelle jouent sur la parole et un espace et pas sur des vidéos, de pure illustration qui déforcent plus qu’elles ne renforcent la parole.
Une parole encombrée d’images.
La preuve par la scène la plus réussie de toute la pièce: le récit, simple, sans illustration, par Sam Touzani de son entrée dans l’avion, dévisagé par des compagnons de route terrorisés…par l’arrivée d’un « suspect » retenu si longtemps par la police des frontières !
Le dernier acte, le retour à Tel Aviv insinue la nouvelle solitude du Palestinien perdu dans un milieu non pas hostile mais …vide.
Conclusion: une pièce courageuse et bienvenue, une bonne action en soi qui mérite d’être vue comme telle. Mais la mise en scène de Richard Kalisz ne semble pas rendre au texte toute son émotion contenue : il donne à Sam Touzani un jeu trop physique, trop « extérieur », sauf dans la scène de l’avion. Et il encombre le plateau de vidéos qui distraient de l’essentiel, le texte : « à la Peter Brook », cela aurait été 3 fois plus fort.
De ce point de vue, j’ai bien envie de faire un saut à Paris, rien qu’à lire les intentions de mise en scène de Laurent Fréchuret, directeur du Théâtre de Sartrouville, résumées par sa dramaturge :
« Dans la mise en scène de Laurent Fréchuret, il y aura un plateau nu et de la lumière… Mais surtout,il y aura un acteur …qui est avant tout un individu… Un individu sans cesse mis en lumière par le regard des autres – tel un acteur qu’isole, sur scène, la lumière d’une poursuite. Un individu qui, par le seul fait d’être ce qu’il est, constitue un point de mire. D’où la sensation de danger, de fragilité.Cible de tous les regards qui lui font jouer des rôles où il ne se reconnaît pas, il impose par une parole vitale et dans cet espace impossible, sa présence vibrante. »
Le dernier mot à Montesquieu dans ses Lettres persanes :
« Si quelqu’un par hasard apprenait à la compagnie que j’étais Persan, j’entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : Ah ! ah ! monsieur est Persan ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? »
« A portée de crachat », de Taher Najib
A Bruxelles, avec Sam Touzani, m.e.s de R.Kalisz,
dans divers lieux, dont l’Espace Senghor (jusqu’au 5 mars), la Vénerie (18-26 mars), le Jacques Franck ( 27-30 avril) , le Festival de Spa (7-8 août) et le Festival Nomades (19-21 août).
A Paris-(banlieue) : dans le cadre de Odyssées en Yvelines, du 07 au 31 mars.
avec Mounir Malgoum, m.e.s Laurent Fréchuret
Infos : www.theatre-sartrouville.com
Christian Jade (RTBF.be)
N.B: quelques lecteurs, dont Richard K alisz, me font remarquer une « bourde » de taille: avoir confondu, dans le texte ci-dessus un « Un Américain à Paris » et » Singing in the rain ». Je les remercie d’avoir pu corriger ce « lapsus », cette confusion de comédie musicale dans le texte ci-dessus.
commentaires sur “« A portée de crachat » : comment peut-on être Palestinien ?”
- strosberg david dit :
16 mars 2011 à 0 h 30 min (Modifier)
Critique très intéressante de monsieur Jade.
Texte intéressant.
Ce serait intéressant de voir une mise en scène moins égocentrique effectivement.
- Salsafalbala dit :
15 mars 2011 à 23 h 23 min (Modifier)
Dommage que Monsieur Kalisz retourne les rôles en mettant en cause le travail d’un critique – qui ne fait que son métier, me semble-t-il-, ne l’épargant ni sur le négatif, … ni sur le positif (un comble !).
Je m’apprétais à constituer un groupe pour aller voir le spectacle (surtout pour l’épatant Touzani) mais l’attitude est si décevante que j’en viens à me demander si je ne préferais pas revoir un de ses anciens spectacles en DVD, bien au chaud à la maison et… hors de portée de crachat de Monsieur Kalisz ;o)
- Kalisz Richard dit :
6 mars 2011 à 18 h 21 min (Modifier)
Copie à Sam Touzani
Il est dommage que Mr. Jade ait perçu un encombrement d’images alors qu’il y a en tout et pour tout 6 minutes de vidéo sur 1h15 de spectacle. Si dans ce cas, le théâtre se suffit à lui-même, il faut renvoyer dans la coulisse 80% des spectcales contemporains car tous ont intégrés la vidéo à la scène, quand ce n’est pas les assommants micros HF.
Il est regrettable que Mr. Jade puisse considérer que Mr. Kalisz soit de cette sorte d’artistes qui puissent oeuvrer pour faire plaisir à son interprète en ayant introdui une séquence de comédie musicale.Mr Kalisz met tout en oeuvre pour l’artistique en évitant tout amicalisme qui serait nuisible quant au résultat. Nouvelle déontologie: insinuer, accuser, dénigrer sans même prendre la peine de s’informer . Voilà quelque chose de nouveau Mr Jade! Dommage que vous ne sachiez pas que cette séquence fait partie du projet initial pour rendre compte du sommet du bonheur à Paris ( vive la comédie musicale) qui se brisera face au réel qui va suivre.Votre manque d’intelligence analytique tout à coup, vous empêche de saisir la métaphore que TOUS les specteurs ont parfaitement compris: les crachets deviennent pluie et il est beau de voir un Palestinien chanter sous cette pluie car les désirs sont les mêmes partout. Ouf, on n’est pas dans le stupide militantisme orthodoxe .Comme il est triste, de surcroît, de constater que MR Jade a une culture très incertaine en arts du spectacle ( comme la plupart de nos critiques) puisqu’il énonce qu’il s’agit d’ « Un américain à Paris » alors qu’il s’agit de « Singin the Rain ».
Il aussi très regrettable que le vrai sujet soit réduit au 1er et au 3èacte, en passant sous silence le deuxième, qui lui développe les désirs sexuels et amoureux. Mais, bien sûr, le déchirement de l’être humain obligé de casser une histoire d’amour, est sans doute sans intérêt face à la cause politique.Or, c’est ce qu’il y a de plus universel dans cette pièce écrite SUR LES AILES DE LA DANSE.
Il est encore dommage que MR Jade emploie des clichés du style « pièce courageuse ». Aucun de nous, ni l’auteur, ni Sam, ni moi-même, ne risquons ici notre vie. Nous sommes seulement tous fidèles à nos lignes de conduite. Pas besoin de paternalisme boy scout.
Mais le plus désolant, est l’usage que fait Mr. Jade des référents et des comparaisons. Au secours Monsieur Brook, au secours Mr. Fréchuret… Vos intentions sont sollicitées sans que vos mises en scène aient été vues par le Jade en question.Voilà venir le triomphe de la déontologie critique. A en suggérer l’usage à tous les collègues. IL sera donc désormais suffisant d’adresser à ceux-ci le dossier de présentation pour juger sur base de déclarations en s’épargnant le visionnement de l’oeuvre.SIC: le théâtre à la Peter Brook aurait été 3 X plus fort.Marre de « l’espace vide » qui est devenu la tarte à la crème de tous les dossiers dramaturgiques( Voir tous ceux qui parviennent au CAPT…).Monsieur Jade, sachez que la critique à la Bernard Dort, à la Michel Cournot, ou à la Roland Barthes, aurait été mille fois plus intéressant que cette vide incantation comparative.Bien à vous.
R.Kalisz
-
9 mars 2011 à 12 h 59 min (Modifier)
1. Concernant l’utilisation de vidéos qui, pour moi, déforcent le propos: ce n’est pas l’usage de la vidéo qui me dérange mais la pauvreté de deux d’entre elles, les images de l’armée israélienne et celles des tours de NY attaquées par Al Quaida, des images 1000 fois vues en TV. Elles ‘sur-soulignent’ un texte qui se défend très bien tout seul .Quant à « Singing in the rain » (et pas « Un Américain à Paris: merci à M.Kalisz et à d’autres amis d’avoir corrigé ce lapsus), je signale, honnêtement, que le public de la première a apprécié mais que je trouve que cela tire le monologue théâtral vers la « performance » où Sam Touzani montre sa virtuosité physique. Et que le sujet central, la perte d’identité du Palestinien file vers …un très beau « cliché » de comédie musicale américaine, expression d’une certaine joie de vivre. Soit. On aura compris que ce qui me dérange c’est l’accumulation de « clichés », via la vidéo ou la comédie musicale. Mais l’éloge romantique de la joie de vivre à Paris, exposée par M.Kalisz, via « Singing in the rain », pourquoi pas ? Le public a aimé, dis-je. Moi pas. Où est le problème ?
2. J’ai pris la peine de vérifier, via Google, le chemin parcouru par ce texte rare d’un Palestinien, mis en scène par un Juif à Tel Aviv, passé par Ramallah, exporté, j’imagine en arabe, par Peter Brook et qui a eu ensuite une carrière américaine. Et j’ai constaté par hasard que cette même pièce était jouée, en ce moment même, dans la région parisienne.
Je me suis donc permis, en précisant scrupuleusement l’origine (les « intentions » dramaturgiques, pas la vision de la pièce) que ces « intentions » me semblaient plus proches de ce que j’estime être le sujet de la pièce et surtout son esthétique.
Et de conclure que cela donnait envie d’aller comparer. Où est le « crime de lèse-majesté » ?
Bien sûr je n’en aurais pas parlé si la pièce n’était plus visible actuellement. Et je sais que peu de lecteurs iront spécialement à Paris (la banlieue en plus !) pour cela. Mais c’était une « info » destinée, c’est vrai, à un public restreint d’amateurs passionnés de théâtre.
3. Dans sa double intervention, M .Kalisz me donne des leçons de critique, via de très augustes prédécesseurs, (Dort, Barthes, Cournot, seulement connus des gens de plus de 60 ans) : diable vous mettez l’échelle bien haut pour le simple amateur de Peter Brook, que vous me reprochez d’être. Mais chacun de ces éminents critiques « à l’ancienne » étaient de grands « tueurs » qui vous auraient peut-être assassiné avec plus de violence que mes modestes remarques.
4. Enfin M.Kalisz me reproche de pratiquer le « paternalisme scout » en lui trouvant du « courage »à monter cette pièce ici. Bien sûr que ni lui, ni Sam Touzani ne risquent leur vie ! Mais je voulais simplement dire que monter un spectacle sur la problématique israélo-palestinienne, qui n’intéresse que 2 % (au mieux) des spectateurs habituels de théâtre, c’est « courageux », surtout hors des « grandes maisons », qui ont, pour certaines, un public « rôdé » aux pièces politiques : le Théâtre National, le KVS, Bozar, les Halles de Schaerbeek, par exemple. Mille excuses, M.Kalisz de vous avoir trouvé du courage. Si je vous comprends bien vous refusez et la critique et l’éloge, s’ils ne sont pas strictement conformes à ce que vous estimez qui vous est dû et dans les termes qui vous agréent. La prochaine fois, je vous conseille d’écrire à chaque rédaction, un schéma critique « admis » par vous. Au moins ce sera clair.
- Kalisz Richard dit :
5 mars 2011 à 9 h 45 min (Modifier)
Il est regrettable que Monsieur Jade fasse appel à des mises en scènes qu’il n’a pas visionnées.
Il se trompe grandement on affirmant que pour la séquence « Chantons sous la pluie », il s’agissait pour le metteur en scène de faire plaisir à l’interprète. Ce pastiche a fait partie d’entrée de jeu du projet et Sam en était l’interprète idéal.
Qu’il sache que dans la version franco-française, cette bulle existe également mais dans une suite de mouvements sous des draps de lit. Ce moment de pur bonheur qu’est le Chantons sous la pluie, nous dit qu’un Palestinien aime aussi la comédie musicale américaine ( comme tout être normalement constitué: sorte de pied de nez aux intégristes et autres orthodoxes de gauche de la cause palestinienne),mettant ainsi l’accent sur un bonheur individuel qui se développe à son sommet, mais qui se brise aussitôt qu’il est trouvé.
Que Monsieur Jade ait perçu un encombrement d’images, constitue une appréciation critique normale. Mais pourquoi diable avec pareils arguments qui ne se fondent qu’en référence à des idées reçues ou pire à des créations qu’il ne connaît pas.
R.K.
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9 mars 2011 à 12 h 59 min (Modifier)
voir plus haut, réponse globale aux deux critiques en rafale