En 1986, le 1er «Prix Europe pour le théâtre» couronnait Ariane Mnouchkine et Mélina Mercouri, en pleine force de l’âge. En 2011, 25 ans plus tard, les deux lauréats du 14è prix sont Peter Stein (74 ans) et Yuri Ljubimov, (93 an). Un prix qui vieillit?

"La Cruche cassée". von Kleist.m.e.s. Peter Stein (c) Luciano Rossetti
St Petersbourg, du 12 au 17 avril: reportage…critique.
Nul ne se plaindra de voir couronner ces deux géants, même tardivement. La surprise est plutôt de les avoir «oubliés», à leur période de rayonnement. Peter Stein, premier directeur de la mythique Schaubühne de Berlin et Yuri Ljubimov, fondateur du théâtre Taganka, de Moscou, «un îlot de liberté dans un pays qui n’était pas libre». Une juste réparation, en somme.
Mais à voir La cruche cassée de von Kleist, mise en scène par P. Stein, on est partagé entre admiration et léger doute. Admiration pour ce travail minutieux, savant et parfaitement respectueux du texte. Décor à la Vermeer, mais en noir et blanc, qui colle au lieu et au temps, de l’action: un juge menteur et libidineux, au Siècle d’Or hollandais. Jeux de lumière raffinés, direction d’acteurs époustouflante. Impressionnant. Et pourtant, il peut paraître intemporel, voire «daté», ce penchant entêté d’un «anti-moderne»…qui ne quitte jamais la terre ferme des textes (Georges Banu, dans le dernier numéro d’Alternatives Théâtrales, partiellement consacré au Prix Europe). Mais quel beau phare dans notre nuit théâtrale, un peu chaotique, où la fidélité au texte compte moins que le vertige de l’image et le prestige de la performance.
De Honey, de Ljoubimov, rien à dire puisque présenté en tout début de festival et pas vu.
Mais dans la section «Retour» (consacrée aux ex-lauréats toujours actifs) quel bonheur de voir Les Trois Sœurs, de Tchekhov, mise en scène de Lev Dodine, directeur du Maly Drama Theater de St Petersbourg, un des trois, avec l’Odéon, à Paris et le Piccolo Teatro à Milan à porter le titre de «Théâtre de l’Europe». Le contraste entre les trois sœurs époustouflantes de justesse et de sincérité face à ces soldats dérisoires, dont le départ signifie les illusions à jamais perdues : une leçon de théâtre à l’ancienne, indémodable, dans cette langue russe si sensuellement musicale.
Une émergence à géométrie variable.
La partie «émergences», baptisée ici «nouvelles réalités théâtrales», nous a réservés deux bonnes surprises (sur cinq nominations).
"Mr. Vertigo", d'après Paul Auster. m.e.s.Kristian Smeds (c) Luciano Rossetti.
Le Finlandais Kristian Smeds (déjà vu brièvement au KVS, dans le Kunstenfestival des Arts, il y a 3 ans) proposait une version baroque du roman de Paul Auster, Mr. Vertigo : l’histoire d’un acteur qui court après son destin, de chute en chute: la condition humaine rejoint celle de l’acteur. Une troupe exceptionnellement unie, un jeu subtil entre scène et salle, avec les spectateurs baladés de décor en décor sur un tourniquet et trois musiciens, dont un trompettiste fabuleux, qui insufflent rythme ou mélancolie. Petit bémol: pas l’ombre d’une traduction du finlandais, ce qui souligne la qualité expressive des acteurs. Mais parfois le simple résumé de l’action, comme ici et comme à l’opéra, suffit. Plus inquiétant: une jauge limitée à 150 spectateurs : avec autant d’acteurs et de dramaturgie, comment exporter cet ovni coûteux?
Quant au groupe islandais Vesturport, il a présenté des versions physiques et acrobatiques de Métamorphoses, d’après Kafka et du Faust de Goethe, «compacté» en 2 heures. Il y a là une jeunesse et un sens de la performance qui va droit à l’essentiel du texte et de la situation. Des spectacles courts et modernes en somme, d’exportation aisée, mais qui amusent plus qu’ils ne touchent.
Par comparaison j’ai trouvé bien faibles les autres performances : les Slovaques du Cave Theater Studio m’ont semblé travailler pour les grands adolescents alors que le groupe portugais Teatro Meridional jouait carrément dans la cour de récréation, un «son et lumière» folklorique et sans imagination.
"Métamorphoses", d'après Kafka par Groupe Vesturport (c) Luciano Rossetti
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Traduction et respect du public.
Restent deux problèmes soulevés par cette 14è édition.
La question des surtitres n’est pas que technique: elle conditionne le confort du spectateur à comprendre un texte. Il s’agit donc du respect du public non polyglotte, dans une Europe «Tour de Babel». Tout est à revoir, sérieusement. Beaucoup trop longs, prétendant être exhaustifs, ces surtitres ne tiennent aucun compte de la vitesse de lecture du spectateur, en outre en langue étrangère (anglais ou russe). Il existe une science exacte à respecter, le nombre de signes assimilables par seconde de lecture. Le cinéma «résume» les répliques, pourquoi cette passion fétichiste du texte «pur» dans les surtitres de théâtre? Ce débat de puristes, qu’on retrouve aussi au KFDA et à Avignon, finit par fatiguer le spectateur de bonne volonté.
Enfin il faut proscrire la traduction simultanée par oreillette qui transforme tout spectacle de théâtre (où les intonations des acteurs sont un point central) en un pensum indigeste. La crainte de subir une deuxième fois cette punition de la traduction par oreillette m’a retenu d’aller voir l’émergent russe Andrey Moguchiy, dont on me dit par ailleurs le plus grand bien (les Russophones).Mieux vaut, de loin, distribuer un bon résumé préalable de l’action que de nous infliger des surtitres illisibles ou d’assommantes oreillettes.
Les critères de choix du jury.
Le Prix Europe du théâtre est en train de souffrir des mêmes maux que l’Europe politique: à force de vouloir faire de la démocratie quantitative, favorisant les petits pays, on arrive à ne plus tenir compte de la valeur réelle des mises en scène. On se moque souvent de l’Eurovision de la chanson: le théâtre n’est pas à l’abri de cette démocratisation par le bas. D’heureuses surprises, certes, avec la Finlande ou l’Islande. Ou, comme jadis, les metteurs en scènes des pays baltes. Mais il suffit de plonger dans la liste des «émergents» antérieurs (Castellucci, Marthaler, Platel, Cassiers, Warlikowski, Rodrigo Garcia, etc…) et la différence qualitative saute aux yeux: on se rend compte qu’à privilégier le politique sur l’artistique on ne contribue pas au prestige du Prix européen de théâtre.
Un prix-voulu au départ par le Commissaire européen de la Culture Ripa di Meana et le Président Jacques Delors- qui continue à être géré par un groupe de vaillants Italiens, dont l’infatigable Secrétaire Général Alessandro Martinez. Mais les subsides dépendent désormais, non plus de la lointaine Commission, mais des pays, régions et villes d’accueil: un million d’euros en moyenne pour chaque manifestation. D’où une «politisation» quasi inévitable. Dommage.
Mais ne boudons pas notre plaisir: vive l’impériale St Petersburg, dont nous avons parcouru les immenses salles de théâtre alors que, dehors, sous un soleil lumineux, les eaux de la Neva charriaient les derniers glaçons de l’hiver. Là, le théâtre était aussi dans la rue.
Christian Jade (RTBF.be)