Aix 2011 La Cour de l'Archevêché(c) Elisabeth Carecchio
Magistral premier opéra de Joël Pommerat et Oscar Bianchi: »Thanks to my eyes »
Dans « Thanks to my eyes » l’univers de Joël Pommerat est bien là, dans un clair obscur raffiné:un affrontement avec un père autoritaire, artiste comique …raté, l’échappée belle dans un double rêve féminin, entre réalité et fantasme, et la présence d’une mère évanescente. Avec la musique d’Oscar Bianchi pour porter ce cri à une intensité vocale sans emphase. Belle rencontre!
Critique
La pièce originelle de Joël Pommerat, Grâce à mes yeux, une oeuvre de 80 pages, jouée en 2002, s’est réduite à un livret de 12 pages…en anglais, pour »faire place » à la musique d’Oscar Bianchi. Un objet fascinant en résulte, coproduit par La Monnaie et donc visible à Bruxelles au printemps 2012.
En affrontant pour la première fois le genre opéra, Joël Pommerat et Oscar Bianchi prenaient des risques. Pommerat, metteur en scène et écrivain de théâtre confirmé, n’a, au départ, aucune affinité pour l’opéra et le répertoire classique. Et Bianchi, joué par des ensembles prestigieux comme le Klangforum Wien, Les Percussions de Strasbourg ou l’Ensemble Ictus n’a jamais affronté l’opéra avec ses contraintes matérielles. D’une double dépendance inconfortable, l’un au texte et à sa mise en scène, l’autre à la musique, réductrice (de texte), est née une liberté de produire ensemble un nouveau monde baignant dans un « symbolisme réaliste ». Joël Pommerat avoue avoir puisé son inspiration dans trois sources: un souvenir d’enfance, La Mouette de Tchékov et Pelléas et Mélisande. De Maeterlinck, il aime la langue blanche et le climat crépusculaire. De La Mouette, il assume la réflexion sur les deux formes de théâtre, récit à l’ancienne ou langue expérimentale. Son souvenir d’enfance lui donne un décor montagnard et un personnage de vieille dame, plus grand-mère que mère.
Thanks to my eyes" (c) Elisabeth Carecchio
Oscar Bianchi a voulu, pour des questions de couleur de sa musique, un livret en anglais et a inventé pour le personnage principal , Aymar -un adolescent qui cherche son identité entre père et mère,-une partition qui mélange les tessitures de contre ténor et de baryton! Et surtout il a trouvé en Hagen Matzeit un interprète idéal, totalement convaincant, de ce double registre.Pour le père, autoritaire et menteur, la basse Brian Bannatyne-Scott a la voix et la présence physique de l’emploi. Pour passer de la consolatrice nocturne, fantasmée, à la jeune fille solaire, plus réelle, deux sopranos de charme, familières du répertoire contemporain, Keren Motseri et Fflur Wyn. Le rôle de la vieile mère est parlé et en français, comme symbole de l’extinction de ses forces, d’une femme au bord de la mort. Frank Ollu dirige l’Ensemble Modern avec une précision qui rend compte de la rigueur et du lyrisme intimiste de la partition.
Ce petit opéra de chambre est parfaitement maîtrisé par Joël Pommerat dont la mise en scène parvient à « raconter » une histoire ( ce n’est pas pour rien qu’il adore les vieux contes, Pinocchio, Cendrillon, Le Petit Chaperon Rouge) tout en évitant le réalisme. Il obtient de ses inteprètes cette esthétique très ritualisée, qui rend au corps de chaque acteur/chanteur sa présence intense. Le corps et l’âme ne font qu’un, grâce à la musique de Bianchi, la direction d’acteurs/chanteurs de Pommerat s’appuyant sur son complice de toujours Eric Soyer,scénographe et maître de la lumière . Il nous a joliment expliqué son esthétique dans l’interview ci-dessous. Et donné, dans le programme, le fin mot de cette réussite: « Serait-il ridicule de dire que je vais m’occuper du corps et qu’Oscar va s’ocuper de l’âme? Et puisqu’on dit …que la séparation est artificielle…en m’occupant des corps , je vais m’occuper des âmes. Et Oscar, en s’occupant des âmes va s’occuper des corps. »
Venant d’un matérialiste, la formule résume cette quête mélancolique d’un sens à la vie, dans un univers où la liberté et la vérité sont une rude conquête.
Thanks to my eyes, à Aix jusqu’au 11 juillet, puis à La Monnaie, du 3 au 11 avril 2012
Christian Jade (RTBF.be)
Interview Joël Pommerat (5mn30)
Joël Pommerat(c) Elisabeth Carecchio
Téléchargement Pommerat-Aix-to my eyes-F0001987
Le fil conducteur de sa mise en scène?
Extraits
-Ce qu’on retient quand on sort d’un grand moment théâtral, c’est comment l’histoire a fabriqué, malaxé, sculpté de la présence humaine. La lumière c’est ce qui fait advenir cette présence…
-Ce qu’on touche avec le chant, c’est quelque chose dont je rêvais avec la parole théâtrale…J’aimerais arriver à cette qualité de parole qui met en mouvement le corps…

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