Aix 2011/Un « Nez » d’enfer.
Quel contraste! L’imagination percutante de William Kentridge donne une vie trépidante au Nez, hommage juvénile de Chostakovitch au génie de Gogol et au constructivisme russe. Pas de chance pour La Clémence de Titus de Mozart, victime d’une mise en scène lourdingue de David Mac Vicar, sauvée par quelques vaillants solistes et Sir Colin Davis.
Critique:
Caricature, censure tsariste et stalinienne.
Si vous additionnez les mésaventures du Nez de Gogol , sous les tsars, et du Nez de Chostakovitch, sous Staline, vous obtenez une histoire de la censure en Russie. Au XIXè siècle, cette bouffonerie, absurde en apparence, d’un homme qui perd son nez et parcourt St Petersbourg pour le retrouver, ne dut sa publication, d’ailleurs amputée, qu’à l’influence de Pouchkine. La caricature de la police fut admise, pas celle de l’Eglise.
Sous Staline, le problème ne vint pas tant du fond (officiellement) que de la forme, ni « réaliste », ni « socialiste ». Cette musique « folle » d’un surdoué de 22 ans, incohérente, multipliant les surprises, les percussions, les dissonances, les rythmes jazzy et les recherches formelles, à la Alban Berg, plaisait à Meyerhold, Maïakowski et à l’avant-garde constructiviste » à la mode »des années 20/30. Taxé de « formaliste » et de « grenade d’un anarchiste », l’oeuvre ne connut, en 1930, que 16 représentations. Et le 2è (et dernier) opéra, de chostakovitch, son chef d’oeuvre, Lady Macbeth de Mzensk fut interdit par Staline en personne,en 1936,l’année des » purges ».
Aix 2011. Le Nez. Chostakovitch (c) Pascal Victor
William Kentridge, artiste engagé, inventeur d’une vidéo d’art.
Le Sud-Africain William Kentridge- plasticien multiforme, s’intéressant au théâtre comme à l’opéra, par le biais, notamment de videos d’art ou de marionnettes- est un artiste engagé contre l’apartheid, puis contre le pardon de l’apartheid. Mais s’il témoigne « politiquement » c’est par le biais des versions théâtrales de Woyzeck ou de Lulu, des oeuvres d’avant-garde du début du XXè siècle, placées dans un contexte sud-africain. La rencontre avec Bernard Foccroulle, alors directeur de La Monnaie, lui permet d’affronter l’opéra :Il Retorno d’Ulysses in patria , de Monteverdi, puis, La Flûte enchantée de Mozart. Depuis lors il a conquis New York et la première du Nez a eu lieu au Metroplitan Opera, alors que le MOMA lui offrait une exposition ….sur les travaux préparatoires pour le Nez, qui ont duré deux ans! (visibles aussi à Aix, jusqu’au 3 septembre à l’Atelier Cézanne).A la différence d’un metteur en scène « normal », Kentridge peut se permettre, dans la phase finale de confrontation aux acteurs, de sacrifier des pans entiers de ses préparations vidéos puisqu’il en fait des oeuvres d’art …qu’il peut exposer et vendre.
La fascination du Nez.
Le Nez de Chostakovitch lui va comme un gant: une oeuvre « politique » et absurde à la fois, caricature de tout régime autoritaire, et d’une poésie foudroyante,avec une partition tellement moderne et éclatée qu’elle permet à sa verve et à son savoir faire de vidéaste de surmonter tous les obstacles narratifs de vraisemblance. Le héros, Kovaliov (un petit prof qui se prend pour un major) a-t-il eu le nez coupé par le barbier Yakolevitch? Une pseudo enquête policière nous fait appraître ce nez, à grandeur d’homme, dans une église, devenu « conseiller d’Etat ». Successivement des journalistes indifférents, des policiers corrompus, un docteur incompétent, un domestique rêveur,des voisines en quête de mariage font l’objet de scènes hilarantes, dans une joyeuse cacophonie sonore. Kentridge part du principe que la scène appartient à la victime, Kovaliov et que les métamorphoses du nez appartiennent à la vidéo. Du coup ce « délire » s’organise et la vidéo d’art permet de relier en souplesse la folle et confuse cavalcade de ce nez en ballade à laquelle participent pas moins de 70 personages. Les sautes de style de la musique trouvent des accompagnements visuels rythmés d’une rare drôlerie. Le ballet des policiers est un morceau d’anthologie ponctué par la voix suraïgue de leur chef , délicieux Andrey Popov. Omniprésence triomphale de Vladimir Samsonov en Kovaliov entouré de comparses expressifs et transcendants, du barbier Vladilir Ognovenko au docteur , Gennady Bezzubenkov ou la Pélagie de Margarita Nekrasova. Enfin on ne dira jamais assez de bien de Kazuchi Ono, ancien directeur musical de La Monnaie qui occupe la même fonction à l’Opéra de Lyon, dont il magnifie ici l’orchestre, ses ensembles et ses solistes. Mise en scène d’exception pour une oeuvre d’exception: bonheur total!
A voir jusqu’au 14 juillet à Aix,
ou passez un week-end à Lyon, du 8 au 20 octobre
Christian Jade (RTBF.be)

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