Cesena. Anne Teresa De Keersmaecker. (c) Anne Van Aerschot
Pari tenu pour Anne Teresa De Keersmaecker (dite ATDK): à la première, samedi 16 juillet , de 5 à 7 h du matin, dans la Cour d’Honneur : le public d'Avignon, amateur de grandes performances qui se terminent à l'aube, a reservé à la troupe de la chorégraphe, étrangement absente, lors du salut final, une longue ovation. Pas évident pour son oeuvre la plus austère, Cesena.
Bis repetita placent?
L'an dernier, au Cloître des Célestins, ATDK avait littéralement "charmé" l'auditoire avec un spectacle qui jouait habilement sur deux surprises: danser dans une lumière crépusculaire, jusqu'au noir total et sur une musique du XIVè siècle , l'ars subtilior, totalement ignoré, raffiné, mêlant la voix et quelques instruments d'époque.
Quadruple pari risqué.
Pari quadruplé, cette année: 1) se lever à l'aube, ça amuse un public habitué aux perforamances nocturnes mais cela peut être redoutable et pour les corps des danseurs et pour les voix des chanteurs les plus aguerris. Par chance il n'y eut ni pluie ni mistral qui avaient dérangé quelques répétitions et la générale! 2) Elle reprend la médiévale musique de l' ars subtilior , mais elle se prive de tout accompagnement instrumental. Elle joue son va-tout sur le force du groupe vocal anversois "Graindelavoix", remarquablement mené par Björn Schmelzer pour chanter, deux heures durant a capella, un mélange de chants religieux, politiques et profanes (amoureux).3) Elle prend un risque supplémentaire: faire chanter les danseurs et faire danser les chanteurs. Force ou faiblesse? 4) Dans le groupe de 19 chanteurs -danseurs-13 danseurs, 6 chanteurs- seulement trois femmes, ajoutant à l'austérité générale!
Le goût du risque: une question de tempérament.
C'est le propre d'Anne-Térésa:risquer toujours plus, défier le public et surtout se donner des défis pour défendre sa danse, quasi existentielle, autant qu'esthétique, cherchant toujours, ne se répétant jamais, même si elle reprend 4 fois Steve Reich et 2 fois de la musique médiévale. Et cette audace têtue, cete intime conviction de sa force tient depuis son premier pari réussi: Fase, pour deux danseuses, en 1982, sur une musique de Steve Reich.
Elle reprend et danse Fase cette année, en personne, à Avignon, pour le quasi trentième anniversaire de sa création. Ce "classique" n'allait pas de soi à l'époque, elle l'a imposé! Tout comme elle a imposé un Mozart Arias, plein d'humour en 1992, dans cette même Cour d'Honneur, avec un public partagé entre un enthousiasme débordant et des huées hystériques auxquelles elle fit face avec une fierté totale, just great, you know.
"Cesena", Anne Teresa De Keersmaecker (c) Anne Van Aerschot
Défis surmontés?
Vendredi 16, 5h du matin.La Cour plongée dans le noir devine un homme nu qui s'approche et pousse à plusieurs reprises un cri déchirant. Puis le chant latin s'élève, majestueux, fatalement incompréhensible-tout comme l'ancien français provençal qui suivra- mais d'une beauté fulgurante, deux heures durant. On devine dans la pénombre un groupe qui se forme et se déforme, se soude puis se disperse. Pendant une demi-heure on sera sous le charme de cette beauté vocale et de ce groupe confus deviné plus que vu. Quand le jour laiteux se lève puis se précise, on dispose d'un programme avec les textes et d'une chorégraphie parfois très belle, notamment quand les trois jeunes danseuses , debout ou au sol démontrent la beauté de ce corps féminin chanté par un cerain Solage. Dans l'immense Cour d'Honneur rendue à sa beauté nue, on voit se former et se déformer le groupe de danseurs/chanteurs, tour à tour marchant ou dansant , selon une logique qui bien souvent nous échappe. Le jour cruel renforce la beauté du chant et nous prouve que, oui le minimalisme de la danse, c'est pas mal mais un peu plus de corps et moins d'esprit nous aurait comblés. Alors oui, personnellement, petite déception par rapport à En Atendant vu l'an dernier et plus "mouvementé" dans un plus petit espace. La Cour était bien grande pour ces 19 vaillants danseurs dont 6 non professionnels, souvent regroupés sur les bords de scène. Le propos politique (le retour du Pape à Rome) nous semblait un peu "robe prétexte". Pour tout dire le miracle des chanteurs/danseurs formant un tout génial ne m'a pas convaincu. Mais apparemment c'est une tendance "mode " très forte, propre aussi à Boris Charmatz, de mêler professionnels et amateurs, comme si chacun était capable de tout faire. Reste que si la danse sort un peu déforcée de la confrontation, le chant liturgique ou amoureux dans la Cour d'Honneur nous a ému et a conquis un public, totalement sous le charme. C'est l'irrationnel d'une réussite artistique venue d'un moment de grâce partagée à la première:une véritable ovation a salué la performance, qui sera sans nul doute retravaillée (et reccourcie?) pour l'épreuve suivante :une longue tournée européenne en salle: le resserrement de l'espace scénique donnera sans doute plus de cohérence à la chorégraphie alors que le traitement vocal semble proche de la perfection.
Cesena, d 'Anne Teresa De Keersmaecker, à Avignon jusqu'au 19 juillet.
-Au Kaaitheater et La Monnaie du 12 au 16 novembre. www.kaaitheater.be
-A De Singel (Anvers), du 17 au 20 décembre. www.desingel.be
Christian Jade. (RTBF.be)

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