Première livraison critique : trois des spectacles des Doms ont déjà été vus cette année, voire en 2009 ! Je vous en livre le compte rendu critique intégral, « d’époque », avec très bientôt d’autres comptes rendus sur le reste de la programmation.
COALITION, OU L’HUMOUR NOIR REVISITE.
Coalition"(c) Herman Sorgeloos.
Un excellent spectacle vu au Kunstenfestival des Arts 2009: Coalition ,où deux groupes ( Transquinquennal, francophone et Tristero,flamand,) unissaient leurs forces pour un texte décalé sur les dangers qui nous menacent. Le drame japonais lui rend une cruelle actualité.
Nominé comme un des trois meilleurs spectacles aux Prix de la critique en 2009, il passe cet été au Théâtre des Doms à Avignon.
"Coalition". Transquinquennal et Tristero(c) Herman Sorgeloos
Critique:
(mai 2009 sur La Première RTBF)
Dans la volonté d’optimisme du Kunsten, cette année, la plus belle réussite vient de l’association entre Transquinquennal et le groupe flamand Tristero .Leur projet,Coalition, c’est une réflexion amusée, sur notre impuissance à prévoir des accidents, parfois graves et à y remédier efficacement.
Le fil conducteur visuel du spectacle ce sont des enregistrements vidéo, notamment d’un avion soviétique, qui, en 1989, est venu s’écraser sur une malheureuse maison isolée en Flandre, tuant un étudiant endormi, après avoir franchi, sans être repéré par plusieurs pays de l’OTAN Des images aussi d’une prise d’otages par des Tchétchènes dans un théâtre de Moscou dont un négociateur est un chanteur russe aussi célèbre qu’Adamo chez nous. On le retrouve dans une hilarante version russe de My way de Sinatra. Mais c’est surtout la manière de raconter ces histoires, de les enchaîner, de les distancier ou de les caricaturer, jusqu’au surprenant final qui fait la qualité d’un spectacle où le rire et le sourire sont l’élégante politesse du désespoir lucide.
A Avignon, au Théâtre des Doms du 8 au 28 juillet. Infos: www.lesdoms.eu
Rue du Croissant (PH.Blasband):éloge joyeux des différences.
Rue du Croissant.P.Blasband (c)Koen Broos
Mohammed Ouachen est le remarquable interprète belge du fameux, « Djurdjurassique bled » de l’humoriste algérien Fellag, adapté pour lui par le metteur en scène David Strosberg. Il remet ça, mais sur un texte de Philippe Blasband, Rue du Croissant. A nouveau une performance éblouissante: évoquer la variété d’une rue de Forest en un puzzle bigarré de 40 personnages: drôle, subtil, émouvant.
Créé aux Tanneurs et au KVS en février 2011 il passe aux Doms du 6 au 28 févier.
Critique:
Tout commence par les confidences d’un chat, Tchoupi, réveillé par « le cri d’un humain » alors que ce pauvre petit châtré n’a qu’un but dans la vie: manger et dormir.
Il faut voir avec quelle pêche et quelle économie de moyens Mohammed Ouachen esquisse ce chat en deux mouvements des bras étirés puis repliés et une joyeuse mimique. Accroche parfaite qui définit le « la « de l’ensemble: un petit roman policier autour de ce « cri » mystérieux entendu par une quarantaine de témoins, peu sûrs mais qui se décrivent dans leurs passions, leurs contradictions, leurs préjugés, leur joie de vivre aussi et leurs espérances/désespérances.
Un récit éclaté, un très bon Blasband, conteur-né, qui va à l’essentiel. Encore fallait-il rassembler subtilement ce puzzle. Le merveilleux « faufilage » de ce microcosme par le talent de Mohammed Ouchen guidé par l’oeil extérieur de David Strosberg font merveille. Le passage d’un personnage à l’autre se fait sans cabotinage et sans le moindre changement de vêtement. A peine change-t-il un peu sa voix pour les personnages féminins ou quelques étrangers, sans forcer le trait ou l’accent. Les passages d’un sujet à l’autre pour dessiner la fresque d’un humanité bigarrée se font au quart de tour, dans un rythme subtil, avec parfois des respirations musicales ou dansées ( quelle souplesse, le Mohammed!) qui transforment ce beau texte en récit de 1001 nuits en plein Bruxelles multiculturel. Ajoutez les lumières parfaitement dosées de Reynaldo Rampersad et vous aurez un spectacle drôle et profond à la fois, qui vous laisse un vrai bonheur: l’impression d’avoir ri dans la légéreté d’une langue, entre Queneau et Pérec grâce à l’élégance d’un interprète inspiré.
A Avignon, au Théâtre des Doms du 8 au 28 juillet. Infos: www.lesdoms.eu
Christian Jade (RTBF.be)
Hors-la-loi. Régis Duqué. (c) Alice Piemme.
«Hors-la-loi», western sexy, décalages assurés.
Deux fanas de western ont écrit (Régis Duqué) et mis en scène (Jérôme Nayer) ce Hors -la -loi, où deux filles et trois garçons jouent, avec bonheur et malice, sur les clichés du western. Savoureux.
Créé en décembre à L’Atelier 210, il est aux Doms , à Avignon, du 6 au 28 juillet
C’est quoi, un western ? Un divertissement de cour de récré ou la tragédie grecque adaptée à la société américaine ? La loi et l’ordre, à la Bush, pour un monde macho ? Ou sa transgression par les femmes ? Et ce genre ciné, passé par la bédé (Blueberry, la série française décalée), on en fait quoi au théâtre ? Deux passionnés du genre, Régis Duqué à l’écriture et Jérôme Nayer à la mise en scène, se sont manifestement amusés, avec leurs copains acteurs, déjà passionnés d’un théâtre « hors-les-lois » (du théâtre), à nous composer une parodie drolatique et savoureuse.
Les figures classiques sont là : un shérif sobre (ici), William Blake (tiens, tiens, le nom d’un grand peintre et poète anglais du XVIIIè siècle !), un chef de bande (rigolard) qui règne sur Bodie, un village désert (Franck), un second rôle attendrissant (M. Ripley ou « replay » ?) et deux nanas croustillantes, Lulu et Pearl. Un « espace ring » pour les joutes verbales avec d’astucieux barreaux sur la droite, qui pourront figurer une prison. Avec pour toutes menottes un pan amovible de la chemise de Franck. On va de clin d’œil en clin d’œil avec un shérif qui dégaine…des fruits (de la banane à la pomme) et soumet les nanas amoureuses de Frank à des fouilles corporelles légèrement …érotiques, avant les visites en prison. Un shérif qui lit Phèdre de Racine, retour à la tragédie grecque, via la langue française, occasion parodique de parler de la loi et du tabou de l’inceste. Ajoutez une partie d’échecs qui remplace l’affrontement à coups de flingues, des intermèdes musicaux qui rappellent, en léger décalage de genre (mais pas de pays), la comédie musicale américaine, un rôle superbe dévolu aux deux femmes, Pearl, l’instit d’une folle énergie tous terrains (Yasmine Laasal, la tornade… de rire) et Lulu, la « jeune fille », prostituée (ach, Wedekind et Berg) douce, sensible à la beauté de la langue…française (Fanny Hanciaux, le calme imperturbable face à la tempête Yasmine, très complémentaires les deux « filles »). François de St Georges compose, en Ripley, un second couteau naïf et charmant alors que le duo shérif /mauvais garçon semble avoir été écrit pour des habitués du dialogue décalé, Hervé Piron et Eno Krojanker, la désinvolture souriante de l’un (Hervé) dialoguant avec le tsunami verbal d’Eno, les mots à la place des balles de colt.
A peine quelques « excès » verbaux (en tout petit bémol) d’un texte feuilleté du 1er au 3è degré par Régis Duqué et une mise en scène simple, dynamique et juste de Jérôme Nayer qui, comme tout bon chef d’orchestre, laisse la bride sur le cou aux acteurs pour défendre un texte qu’ils s’approprient et allège la pâte par des gags visuels ou musicaux qui font mouche.
Un des très bons spectacles de l’Atelier 210, qui, décidément, cette saison, confirme son rôle moteur dans la programmation jeune et risquée..
N.B. Le texte de Hors-la-loi, comme des centaines d’autres textes de théâtre, en Belgique, France, Afrique et Canada, est publié aux Editions Lansman.
Créé en décembre à L’Atelier 210, il est aux Doms , à Avignon, du 6 au 28 juillet
Christian Jade (RTBF.be)

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