Mademoiselle Julie, de Strindberg se présentait, à Avignon, cette année, sous deux formes: à la française, avec la vedette de cinéma Juliette Binoche. Et à l'anglo/allemande, une mise en scène anglaise de Katie Mitchell, produite par la Schaubühne de Berlin: elle fait voir le drame des amants du point de vue de la servante, Kristin.
Une révélation.
Soyons francs : il y a des comparaisons qu’on fuit, d’instinct. Juliette Binoche, extraordinaire actrice de cinéma, devenue une Mlle Julie de théâtre, nous laissait sceptique, surtout mise en scène par Frédéric Fisbach, auquel nous avouons être assez allergique. Alors on a évité. Et l’autre version Kristin, une Mlle Julie, revue par une Anglaise, Katie Mitchell, installée pour l’occasion à la Schaubühne de Berlin, nous attirait davantage. Le déplacement de l’action des protagonistes vers le personnage secondaire, la servante Kristin, et l’utilisation d’une construction cinéma, au théâtre, ces «détournements» d’action et de genre nous intriguaient. Et notre curiosité fut bien récompensée. C’est pour ce genre de défis qu’on aime Avignon.
Il y a un pari risqué, au départ de Kristin: ne conserver de Mlle Julie que les passages où Kristin, cuisinière, «fiancée» du domestique Jean est en scène, assistant à la conquête de son fiancé par Mlle Julie.Il ne reste alors que trente pour cent de la pièce et un fil rouge à retravailler, réécrire et «revisualiser».Seule l’utilisation de la caméra permet de montrer, par le gros plan, la détresse intime de Kristin, ou l’arrogance des amants. Ou encore, à partir de la chambre de Kristin d’ «espionner» quelques-unes des scènes principales du «complot» amoureux qui finit tragiquement. Ou d’échapper au huis-clos, à partir d’une minutieuse reconstitution d’une «fausse» nature, avec des brindilles d’herbe sur un coussin. Ou d’assister constamment à la fabrication des images avec des camera-men et -women qui passent d’un endroit à l’autre avec une dextérité inouïe et dont on peut vérifier le cadrage. De même, de «vrais» bruits sont fabriqués en direct sous nos yeux dans la cuisine de Kristin, qui devient le laboratoire du film en train de se faire. Idem la musique du violoncelle est parfois vue en direct ou enregistré.
Trop sophistiqué ? Eh bien non ! Le prodige est là : on est témoin d’un drame naturaliste, dont on connaît les grandes lignes, vécu comme un monologue intérieur subjectif par Katrin, avec un commentaire off poétique, une sorte d’éloge de la nature. Le tout est mis à distance par la fabrication, discrète et ostensible à la fois, d’un film en train de se faire sous nos yeux, sur l’énorme largeur du plateau. C’est la 3è histoire, ce film en construction, qui n’enlève rien aux deux premières, le drame naturaliste des amants et les émotions subjectives de Kristin, subissant en gros plan son amour détruit. Impossible de décrocher une seconde : les trois niveaux nous relancent sans cesse.
Alors que la mode est à la grossière simulation d’un rapport salle/scène, où l’acteur s’introduit dans le public pour le faire soi-disant «participer à l’action», ici l’intelligence du spectateur est sans cesse sollicitée de participer à la fabrication de ce drame, tout en éprouvant de l’intérieur la détresse de Kristin ! Prodigieux. Pour l’esthétique du film, confiée au remarquable vidéaste Leo Warner, on est, de l’aveu de Katie Mitchell, entre les premiers Bergman, très lyriques et Michael Hanneke, très graphique. Quant aux acteurs Jule Böwe, Kristin, Tilman Strauss, Jean et Luise Wolfram, Julie, ils sont d’une expressivité totale. Mais c’est toute l’équipe technique qui est à saluer pour la prodigieuse précision, en live, de ses cadrages !
Par rapport aux vidéos prodigieuses de Guy Cassiers, qui jouent sur une technique «invisible», dynamisant la force du théâtre, Katie Mitchell transforme le théâtre en film, une étape de plus mais pas du tout le retour au bon vieux «théâtre filmé» ! Je connaissais Katie Mitchell de réputation pour avoir été récompensée, ce printemps par les prestigieux Prix Europa. Cette jeune femme «quadra» s’est taillé une solide réputation dans son propre pays, aussi bien à la Royal Shakespeare Company qu’au National Theater, puis en Suède et en Allemagne, tant au théâtre qu’à l’opéra (Salzbourg notamment).
Il serait temps qu’on la découvre dans nos régions. Son spectacle, créé en 2010 à Berlin, est le seul des spectacles d’Avignon à ne circuler NULLE PART !! La France (Avignon mais aussi, en juin, un festival au Théâtre de la Ville, Chantiers Europe) commence à la découvrir. Avec elle le théâtre «savant» et «moderne» reprend ses droits face à la performance, à l’esbroufe, misant tout sur le choc et, parfois, le toc.
On attend un programmateur belge audacieux (et vraisemblablement « fortuné ») pour diffuser ce genre de théâtre haut de gamme.
Kristin, d’après Mlle Julie, de Strinberg, adaptation et mise en scène de Katie Mitchell, à Avignon jusqu’au 24 juillet.
Christian Jade. (RTBF.be)

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