Indigène, de Kroetz, une soupe à la grimace.
La mode est au conte revisité: après Pinocchio le bruissant, d’ Eugène Savitskaya et Cendrillon de Joël Pommerat, voici Indigène de F.X Kroetz, mis en scène par Nathalie Mauger. Des hommes marionnettes qui peinent à convaincre .
Critique:**
« Pièce pour grand théâtre guignol. L’indigène est peuplée d’une faune absolument jouissive: Kurt, vieux pantin retors, avec un cancer au larynx; Toni, jeune pantin maigre, atteint du sida; Hugo, pauvre pantin stupide, avec un cancer de l’intestin; Irmi, l’indigène…(étymologiquement « celle qui est née là » ), bavaroise, ….inspirée des contes de Grimm,… la Femme qui accouche d’un enfant pour lequel, désespérément elle va chercher un père« .
Voilà le «pitch», livré par le dossier de presse, exact à ceci près que, hélas, cette faune n’a rien de «jouissif.». La faute au texte ou à la mise en scène ? Franz Xaver Kroetz n’a pas l’habitude (heureusement!) de «faire dans la dentelle». Son dernier texte, vu au Théâtre National en 2009, Negerin, mis en scène par lui-même, montrait un trio ignoble, mari, femme, amant, dans un style expressionniste percutant, à la Fassbinder, dont il a subi l’influence. Et ce texte-ci, L’Indigène cultive aussi l’outrance et la scatologie. Mais ce n’est pas l’essentiel de l’échec : la scatologie peut faire rire. Ici elle glace, passe difficilement le premier degré, tient à distance le rire ou l’émotion : on est dans la platitude mal assumée. Alors la faute à la mise en scène ? Nathalie Mauger nous a déjà donné de très grands bonheurs avec, par exemple, des acteurs shakespeariens devenus «pantins», déguisés en femmes, dans La Nuit des Rois, en 1999, récompensé par la critique comme meilleur spectacle de l’année. Donc, a priori, Kroetz et Mauger bénéficiaient d’un préjugé favorable, mais ici l’alchimie ne prend pas.
Mathilde Lefèvre et Luc Brumagne"Indigène" F.X. Kroetz m.e.s. Nathalie Mauger (c) Hichem Dahes.
Dans sa note d’intention, N. Mauger nous donne la clef de son échec: «Quel théâtre demande plus une adhésion de son public que le théâtre de marionnettes ? Une croyance en l’histoire en train de se faire sous ses yeux» Or, à la première, aucune adhésion du public, à peine quelques rires discrets pour un «grand guignol» tellement intellectualisé qu’il n’est ni comique ni tragicomique : on est indifférent au malheur des «avatars humains» sous nos yeux, on n’a pour eux ni compassion ni rire complice, ni adhésion à un «esprit critique» lourdingue. Or l’avantage de la «marionnette» c’est qu’elle est universelle, on peut projeter sur elle encore davantage que sur un être humain, vu son ambiguïté. Ici Nathalie Maugier ne parvient pas à nous intéresser à son «histoire» d’accouchements successifs plus grotesques les uns que les autres. Et il n’y a pas un pouce d’ambiguïté qui libérerait un peu d’imaginaire.
Et pourtant elle dispose de quelques atouts majeurs : d’excellents acteurs, dont Mathilde Lefèvre dans le rôle impossible de la Femme, dont elle se tire avec les honneurs, et Luc Brumagne, qui incarne touts les héros malades et lâches, avec cran mais sans grandes nuances. Autre atout (par moments) la scénographie de Johan et Johanna Daenen, qui permet, surtout à la fin, un certain dynamisme. Et se livre, ici et là, à quelques clins d’œil notamment vers l’arbre dépouillé de «En attendant Godot»et son… Christ… égaré et muet. Pour l’efficacité du récit «off» qui lie les «morceaux», il faudra se recycler chez Joël Pommerat tout comme pour la musique, lourdement «faussement» bavaroise, comme un très pesant cabaret brechtien.
Au total, un matériau de base (texte, scénographie, acteurs) qui aurait pu être drôle, percutant, d’un cynisme ravigotant et qui ne décolle pas, comme un avion cloué au sol des bonnes intentions.
L’Indigène, de F.X Kroetz, m.e.s. de Nathalie Maugier, à la Balsamine, jusqu’au 29 octobre, puis au Théâtre de l’Ancre (Charleroi) du 15 au 19 novembre.
Infos
Christian Jade (RTBF.be)


Commentaires